Chaque jour est une victoire




Chaque jour est une victoire

On se réveille le matin

Et on est encore en vie le soir,

Heureux que rien ne soit arrivé.

 

Le bonheur est un ruisseau discret

Qui prie chaque jour

Pour qu’aucune tempête

Ne  survienne au courrant

De la naissance du jour.

 

Tout notre village

Connaissait ce bonheur sage.

Mais je peux vous dire qu'à cette époque

il y avait pour Marion et pour moi

Quelque chose en plus.

Nous avions l’âge de nous marier,

Et notre santé nous permettait de travailler

Plus que les autres villageois.

Qui, malgré tout, ne manquaient pas de joie !


Le sourire de Marion

Le reflet du soleil,

Ils vont bien ensemble



Je vois encore comme des flammes vives,

Les mèches rebelles dansantes

Autour de son corsage.

Le visage qu’elle a,

A l’opposé de son corps,

Si fin qu’on aurait pu la coiffer

Comme les belles dames.

Le père Rincoeur nous aimait beaucoup

Il me disait à la confession,

Que tout chez Marion était rond,

Sauf son visage son ventre

Il m’ordonnait d'y remédier,

De lui faire des enfançons dès notre union.


Il était si vieux

Que ses cheveux étaient blancs,

Son visage était taillé

Comme les pommes en hiver

Il avait deux rides,

Plus profondes que les autres,

Qui descendaient

De chaque coté de son nez

Comme pour mieux laisser passer,

Mieux et plus vite, les larmes.


Cependant je dois vous dire

Que de ma vie

Je n’ai jamais vu Rincoeur pleurer.

Il me confiait que la clef du bonheur

C'est d'accepter le malheur.

 

---

 

Entre printemps et juillet,

Je marchais sur le chemin

Qui mène à mon champ

La terre battue était si sèche

Qu’on pouvait sentir les vibrations

Provoquées par le tonnerre des chevaux

Qui galopaient derrière la forêt.
Je me suis baissé,

J’ai collé mon oreille dans l’ornière,

Et j’ai su qu’ils étaient nombreux.

Il faut vous dire que chez nous,

Les visites étaient très rares

Presque personne ne savait

Que nous existions,

Nous n’étions que huit dizaines d’âmes

Qui vivaient de leurs terres,

Sous le joug et sous la protection

Des traditions du Dieu tout puissant.

Seuls survivaient ceux qui le vénéraient.
Je vous l'ai déjà dit,

Le bonheur est un ruisseau tranquille

Qui reste dans son lit,

Et je n’ai pas envie

De vous ennuyer davantage avec ça.

J’ai parcouru en pressant le pas,

La distance qui me séparait

Encore de mon champ,

Et j’ai caché les outils

Dans ce buisson plein de grillons

Que je n'avais pas arraché,

Parce qu'il me donnait de l'ombre

Quand je me reposais en pensant à Marion.

J’ai couru vers le village

Pour prévenir les autres.

Tout le monde s’est réuni devant ma maison,

Car j'étais celui qui donnait l'alerte.

Marion était fière de moi,

Elle se tenait à mon côté

Tandis que je parlais.


Le père Rincoeur, 

Nous dit qu'il allait se mettre sur le chemin

Pour rencontrer les visiteurs,

Et en attendant son retour,

Nous devions tous rester au village.

Je me réjouissais

Qu’il me fut enfin donné

De passer du temps avec Marion.


Le père Rincoeur,

Muni de son bâton et de sa besace

Se mit en route.

Il nous fut permis de le suivre

Jusqu’à la dernière maison.
Impressionnés par cette fracture

Dans notre quotidien,

Et sans savoir ce qui nous attendait,

Nous restions longtemps

A regarder s’éloigner

La silhouette familière

Du gardien de nos âmes,

Car le chemin est droit

Et le paysage sans accidents.

Je passais ensuite des heures avec elle,

Elle parlait peu comme il se doit,

Assise sur le mur de pierre

Qui marquait la limite

De sa maison natale.

 

Elle laissait avec grâce balancer dans l’air

Ses pieds, ses mains,

Au-dessus de ce terrain

Qui n'était pas celui de son père.

 

Cette audace lui était permise,

Car elle allait bientôt

Le quitter et me rejoindre.
Elle m'était promise.


Malgré l’épaisseur de ses jupons

Je devinais avec bonheur

Combien les pierres

Elargissaient son séant.

C'était gage de bonne santé.
Elle prenait la place

De deux comme moi.

Je n’osais quant à moi m’asseoir,

Je restais debout près d’elle,

Mais pas trop près,

Son père vaquait près du puits,

En jetant de temps à autres

Un regard courroucé

Sur le dos de sa fille.

C'était une journée chaude.

Je regrettais qu'à la faveur

Du bouleversement qui nous touchait,

Il me fût interdit d'entraîner Marion

Vers les bois ombragés.

Embrassailles et autres touchailles

Eussent été de mise,

Et je gage qu’elle n’aurait point trop longtemps

Gardé ses lourds jupons par-devant moi.

Sa tête, en vérité,

Elle ne la baissait qu’au village,

Là où on pouvait nous observer.

Ses rougeurs, je savais les exacerber

Dans les rares moments

Où nous nous retrouvions seuls,

En des intensités

Qu’aucun chapeau de paille

Ne saurait jamais conjurer.

Jusqu'au soir nous restions ainsi.

Elle me parlait peu et,

Tête baissée,

Fixait le mur de pierres de son père.

Je suis sûr que comme moi,

Elle se faisait du bien

En imaginant l’avenir.
Le mariage, la vaisselle, le bœuf, les enfants, la basse cour,

Les femmes en peuvent rêver avec ravissement,

Quand la promesse d'une union

Répond en écho à leurs rêves.

Marion qui me laissait

Voir ses grasses épaules,

Me promettait de me seconder à la tâche.

Ses hanches s’égaraient

Au-dessus de son plantureux séant,

Augurant de fils forts et bien portants,

Aptes au travail.


Son silence

Quand elle était en public,

Avait fait d'elle une femme convoitée.

Elle avait les qualités

Qui enchantent un homme,

Elle serait discrète à la peine,

Mais aussi à la joie.

Son rêve devenait mien.
C'est cela être mari et femme.

Quand le jour baissant,

Son père lui ordonna avec rudesse

De lui servir à boire,

Je m’en retournais chez moi,

Les yeux pleins d'étoiles.


L’absence du père Rincoeur

Permettait bien des libertés,

Mais il ne fallait tout de même pas exagérer.

Comme mon repos forcé

Me cloîtrait dans le village

Je n’avais pu ramener

Aucun lièvre aucun canard

Je devais me contenter de cerises

Qui me coloraient de bleu les mains.

Marion habitait depuis bien longtemps mes songes,

Cette nuit ne fit pas exception,

Je l'avoue. Je rêvais

De taches bleues sur ses cuisses comme des rondins

Et sur son ventre large comme une plaine.

En mon for intérieur

Elle était déjà ma femme.
Grâce en soit rendue à mes songes,

Car la suite des événements

Devait me priver de ce contentement.

Le père Rincoeur s’en revint avant l’aube,

Il rassembla tous les hommes du village

Et nous fit savoir qu'une horde de cavaliers

Campait derrière la forêt.

Ils se reposaient de leur voyage,

Car ils venaient de loin.

Ils menaient grande vie

Grâce à leurs pillages.
Il y avait à redouter

Qu’une fois reposés,

Leur route continue

A travers notre village,

Qui pour son malheur

Se trouvait sur leur chemin.

Ce n’étaient pas de bons chrétiens,

Mais tous les hommes craignent

La colère de Dieu.

Cela devait nous donner espoir.

D'autant plus qu'il y avait parmi eux

Un moine avec qui le père Rincoeur avait pu parler.

Ce moine avait annoncé

Qu'il viendrait au village le jour même.

Il vint effectivement nous rendre visite

Il était à cheval. Contrairement au père Rincoeur,

Son allure était celle d'un soldat,

Il avait le regard d'un aigle survolant nos têtes.

En bien des gestes,

Ce moine se montra brutal et arrogant,

Prenant avec dédain

Ce que de toute façon nous lui aurions donné.
Rincoeur en l’accueillant

Se montra plein de respect,

Et bien que cela nous étonnât un peu,

Nous l’imitions car il guidait nos destinées.
Le visiteur demanda le logis pour la nuit,

Puis semblant se rappeler quelque chose,

Il exigea que les femmes sortent des maisons.
Il ordonna qu'elles s’alignent devant lui

Et devant la lumière du soleil couchant.
Il les regarda toutes longuement,

Et en désigna quatre parmi les plus fortes.

Il déclara que ces quatre

Devaient apporter à boire à ses compagnons.

Notre vie était rude,

Elle éliminait faibles et paresseux,

Et cela était une bonne chose,

Car même les faibles et poètes

Ont des bouches pour manger.

Mais les femmes sont utiles.

Nous en perdions quatre d’un coup.

C'était un grand malheur

De perdre des gens

Que l'hiver n'a pas pris.

La révolte grondait.

Le sourd qui était marié

Avec l’une de quatre,

Assista aux préparatifs de départ,

Et quand elle voulut passer le seuil de la porte,

Il rossa avec application sa Courtaude,

Désignée pour porter le vin.
Ludovic se lamenta

Et se couvrit de terre comme un sanglier

Tandis que sa poilue s’en allait,

Le laissant avec six enfants.
Quant à Jean et à Benjamin,

Ils rappelèrent que selon la tradition

Leur préjudice devait se réparer

Par le privilège de choisir,

En priorité parmi les jeunes filles à marier cet été.

Rincoeur qui savait compter,

Rétorqua que les effectifs

Ne suffiraient pas à combler la saignée.

Trois filles seulement,

Pour une dizaine de gaillards dont j'étais.
Je commençais à craindre

La suite des choses

Pour Marion et pour moi.

Rincoeur, devinant mes pensées,

Ajouta que les promis de l'année

Resteraient ensemble.

Les hommes murmuraient

Mais ne savaient que rétorquer.

 

---

 

Le moine avait quitté le village

En compagnie des quatre femmes,

Après avoir remercié

Tout le monde en souriant,

Ce qui gonfla bien des cœurs,

Car ce n’est pas souvent

Qu’on nous remercie

Pour ce que nous donnons.

Trente jours passèrent

Sans qu’aucune nouvelle ne nous parvienne.

Personne n’osait s’aventurer dans la forêt.

Les travaux des champs

Avaient repris avec la permission du père Rincoeur.
Permission assortie toutefois de l’interdiction

D’aller aux Colombes,

Car il se situait trop près

Du camp des visiteurs.

C’était pourtant là

Que j’avais mes outils.

Comme je ne pouvais travailler

Ma terre à mains nues,

Je n'avais d'autre choix que de désobéir,

Je résolus de passer outre l’interdiction,

Et d’aller discrètement récupérer

Mes outils dans le buisson

A l’orée des Colombes.

Mais je dois avouer

Que la curiosité n'était pas étrangère

A mon escapade.
Mis à part les ménestrels

Qu'il nous réjouissait

De chasser à coups de pierres,

Et les marchands ambulants,

Qui passaient tous les ans,

Nous apportant nouvelles,

Fripes et allumettes,

Je n’avais jamais vu d’étrangers.

La première chose que j’entendis

je m’étais caché,

accroupi auprès de mes outils dans le buisson,

Et la première chose que j’entendis

ce furent ces rires.

Des rires comme il n’en existe pas chez nous.

Il y avait des silences,

De longs silences,

Pendant lesquels je devinais qu’ils se parlaient,

Les rires éclataient

Comme des bourrasques

Et duraient dans leur intensité.

Seuls des hommes forts et sûrs

Rient comme ça.

Me parvenait également

Aux narines une puissante odeur

De viande rôtie et de graisse brûlée.

Mais la peur faisait taire ma faim.

Je restais longtemps accroupi

A écouter cette alternance

De rires et de silences.

J'étais terrorisé sans rien savoir

Sur nos visiteurs,

Sinon qu'ils étaient des hommes puissants,

Sans maître, et bien nourris

La nuit tombait,

Je m’enhardis à quitter mon buisson.

Je m'approchais, attiré,

Par la lueur de leurs feux

Il y avait plusieurs groupes,

Cinq hommes buvaient assis en cercle

D’autres, une dizaine,

S’occupaient auprès de leurs chevaux

Attachés à des arbres bordant la clairière

 

D'autres encore,

En proie à une étrange agitation,

Allaient et venaient de la clairière aux bois.

Un peu plus loin

Je distinguais dans la pénombre

Un groupe moins imposant,

C'étaient des formes humaines

Qui se collaient les unes aux autres,

Et qui ne cessaient

De se mouvoir en gémissant.
Il y avait dans ce groupe nos femmes.

Je n’en distinguais que trois,

Mais je ne parvenais pas à les identifier.

Où était la quatrième ?

En me déplaçant,

Je réussis à mieux voir

Les trois femmes

Parmi d'autres prisonniers.

Il y avait à genoux

Le Courtaude et la Poilue,

Qui se penchaient sur l’Avrile,

Couchée sur le dos.
Celle qui manquait était donc la Fleur,

La femme à Jean.

C'est à ce moment

Que j'entendis ce cri qui m'effraya.

Un cri identique à celui du cochon

Qu'on traîne devant le couteau.

Il venait de l'orée du bois,

Il y eut des rires d'hommes,

Puis le silence,

Et ensuite un long gémissement.

Je reconnus avec effroi

La voix de la Fleur.

Il n’était pas question

D’entreprendre quoi que ce soit

Pour venir au secours de ces femmes,

J’avais bien trop peur

De ces barbares qui riaient si fort
Je restais longtemps

A les observer pour qu’au moins,

Je puisse raconter au village,

Ce que j’avais vu.

Mais je dois ici faire un aveu.

Indécis et doutant de mon bon droit

-Rincoeur ne m'avait-il pas,

Interdit de venir,

Et ne Répétait-il pas sans cesse

Qu'il fallait accepter le malheur ?

- Je retournai dans mon buisson

Où je finis par m'endormir,

Ensorcelé par les gémissements de la Fleur.

Quand je me suis réveillé, il faisait jour.

Les barbares avaient levé le camp.

En allant y voir de plus près,

Je ne trouvais que des tas de cendres,

Des restes de repas,

Et les cadavres de nos femmes.

En fait, l'une d'elles,

Fleur, vivait encore.

Elle me regardait hébétée

D'être encore en vie.

Je ne sais pas si elle me reconnut,

Elle ne pouvait ni bouger, ni parler.

Son sang s'écoulait de sa gorge.

Son corps, couvert d'inquiétantes taches,

Etait sans vêtements.

Je partis, la laissant seule à son agonie.

Quand j'arrivais au village

Les barbares y étaient déjà passés.

Le village était dévasté,

Les cadavres jonchaient le sol.

Je ne trouvais pas Marion.

Sans doute les barbares

l'avaient-ils trouvée à leur goût.

Il se peut qu'elle soit encore en vie à l'heure qu'il est.

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Les années on passé. Je cultive les Colombes pour subsister.


Chaque jour qui passe

Est un nouveau jour.

Je sais maintenant que l'homme

Ne peut vivre sans métal,

Je sais que Rincoeur,

Aurait dû nous apprendre à forger des armes,

Et à distinguer entre les malheurs

Qu'on accepte et ceux qu'on n'accepte pas.

Quand je serai mort,

Notre village aura cessé d'exister.