La clairière



C’est vrai.

Avec le recul c’est même troublant

J’avais toute la vie devant moi mais,

Je n’aurais voulu,

Pour rien au monde,

En gaspiller la moindre seconde !

 

Ainsi, au premier clin d’œil du soleil,

J’enfourchais ma journée,

Galopant d’heure en heure,

Ignorant les quarts et les demies.

 

Je galopais à la rencontre des étoiles

Qui me ramenaient toujours à bon port,

A la fois repu d’une aussi longue quête

Et insatisfait de n’avoir pu maîtriser le cours du temps.


Le temps… ! Ma hantise.

Mon éternel antagoniste !

C’est qu’il m’échappait sans cesse, le bougre !

A chaque instant, j’en perdais un morceau.

Dormir devenait un supplice.

Pourtant, j’y étais bien forcé…

A cinq ans, on est un homme, mais quand même… !

Même manger devenait un calvaire,

Une obligation absurde.

Une inutile nécessité !

J’ai donc mis les bons usages à l’index,

Et pris tous mes repas sur le pouce…

« Un appétit d’oiseau », disait ma mère.

La pauvre ! Elle s’est bien tracassée

A me voir picorer,

Traînailler devant quelques bouchées

Pourtant mitonnées avec amour

Puis me sauver en courant d’air à la poursuite…

A la poursuite de quoi, finalement ?

Je l’ignorais moi-même.


J’aurais voulu les compter,

Toutes ces secondes,

Pour m’assurer qu’aucune ne m’échappe.

Mais je me serais privé d’autres bonheurs :

En égrenant les heures,

J’aurais perdu mon temps !
Alors, que faire ?

Penser à la vie,

A ce monde qui me tendait les bras,

Ses bras immenses.

J’avais hâte de grandir,

j’étais pressé de m’y blottir.

 

Il me semblait accueillant,

Le monde, en ce temps-là !

 

Mon premier amour, en somme…

Déjà, il me faisait courir,

Je le cherchais partout.

Je m’éblouissais d’inconnu et de rêve…

 

J’étais heureux !


L’écrin de mes tendres années,

Ce n’était pas grand-chose :

Un petit hameau paisible,

Un chez-moi à ciel ouvert.

Mon champ de vision ?

Au levant, quelques fermettes rustiques

Alignées contre un talus sauvage,

Un bungalow trop sombre au toit de fourrage,

Abrité des regards

Par une rangée de hauts sapins

Et des massifs de rhododendrons…

Comme s’il avait voulu,

De sa propre initiative,

Se préserver d’un environnement hostile

– Ou trop différent –

Où il n’avait jamais vraiment trouvé sa place.

Même ses occupants

Ne s’étaient jamais intégré

A la vie du hameau.

Mentalités trop fermées

Pour ces citadins en exil, sans doute…


Cette demeure intruse

Recevait les premiers chatoiements du soleil

Et surplombait un étang

Depuis longtemps abandonné

Aux envahissements des herbes folles et des roseaux

J’allais souvent y mouiller mes sandales.

A l’image d’un vieux saule pleureur

Dont les longs rameaux Frémissants

Troublaient ce miroir trop docile.
Adossé à ce Sphinx en rupture d’équilibre,

Je guettais la secrète métamorphose

D’un univers Fascinant.

Voyeur sans scrupules au regard impudique ?

Peut-être bien, oui…

Plutôt un confident.

Après tout, je ne faisais rien de mal.

A peine un peu d’ombre !
Parmi les roseaux paresseux

Et les nénuphars aux larges mains ouvertes pour l’aumône

flottaient d’étranges grappes vitreuses,

Semblables à des raisins transparents.

Les grenouilles, confiantes,

Sautaient aux alentours,

Ma présence leur été indifférente

Observateur privilégié,

Des heures durant je suivais leurs ébats,

Immobile et recueilli.


Dans la torpeur des lourds après-midi d’été,

Les hydrophiles s’élançaient par à-coups.

Ils traçaient des arabesques folles au fil de l’eau

Dont les ondes frémissantes

S’en allaient taquiner les roseaux.

 

Comme eux,

J’aurais tellement aimé

Pouvoir marcher sur l’eau !


Au nord et à l’ouest,

Les champs filaient au loin,

Lançant en éventail leurs sillons réguliers

Jusqu’à toucher le bleu du ciel.

Le paysage tournait alors sur lui-même

Et j’étais en admiration

Devant ces maisonnettes encore si proches,

Posées comme des pantins fragiles

Sur la ligne d’horizon.


C’est vrai qu’il était proche, l’horizon.

Je l’avais même franchi à maintes reprises !

Tel un conquérant,

Je foulais, réjoui, sa crête verdoyante.

 

Mais à l’instant où je croyais m’en rendre maître,

Il s’amusait à fuir. Il me narguait.

Là-bas. Plus loin. Toujours plus loin.

Inaccessible mirage…

 

Le temps et l’horizon

Se riaient de mes élans joyeux.

De mes candides espérances.
Clôturant la rose des vents,

Un rideau impressionnant

De troncs noueux de toutes essences

Se dressait vers les nuages.

L’hiver, à travers les cimes dégarnies,

Je devinais le village, la vallée,

La flèche effilée de l’église.

Le village… ! Le bout du monde,

Pour un bambin cloîtré

Aux yeux remplis de rêve.
Mais cet environnement,

Si confiné et si banal fût-il, me suffisait.

Mieux, il me rassurait.

Cette enclave,

Ce petit bout de campagne

Vivait au rythme des saisons :

Paisible et silencieux,

Sous la couverture blanche de janvier ;

Etincelant sous les feux de juillet.

Et si, d’aventure,

L’orage déclenchait son tumulte,

Le front collé à la fenêtre,

Je regardais s’élancer les éclairs.

A travers les trombes d’eau,

Les arbres m’apparaissaient bizarrement

Fantomatiques, impressionnants.

Puis, le gros de l’orage passé,

Une douce quiétude

S’installait sur le petit bois.

Telle une adolescente

Après un long sanglot,

Les feuillages transis égouttaient leur chagrin.

La terre, à nouveau,

Respirait doucement.

Exhalant ses odeurs secrètes,

Indéfinissables. Envoûtantes.
Le brusque retour du silence

Conviait à la méditation.

Alors, portes et fenêtres s’ouvraient

De concert pour accueillir

Avec déférence et recueillement

Le soleil retrouvé.

Pendant quelques instants,

La nature fumait le calumet de la paix

Sous les derniers nuages puis…

Puis, plus rien sinon le chant triomphant

Des oiseaux réjouis

De retrouver leur branche,

Leur ciel, leur liberté.
Ces oiseaux me fascinaient

Par leur désinvolture.

Dès lors, jalousant leurs plaisantes gouailleries

Et leurs fraternelles envolées,

J’établis mon nid auprès d’eux.

Pourtant, le souvenir de nuits cauchemardesques

Peuplées de buffles en furie,

De loups et de serpents émergeait bien souvent,

Dès l’instant où je m’égratignais les jambes

Aux premiers buissons de ronces

Postés en embuscade à l’orée du bois.
Un sentier tortueux, souvent impraticable,

Contournait une grotte

Creusée dans le sable rouge

Dans un versant à pic.

Etouffé sous les débordements anarchique

D’une flore envahissante,

Il semait ses tirets poussiéreux

Parmi un mystérieux fouillis d’arbrisseaux indolents.
Mes pas se faisaient hésitants.

J’étais indien, éclaireur…

Sentinelle sur le qui-vive.

Mais la détermination

L’emportait rapidement sur la peur

Et je m’avançais toujours plus loin,

Balayant mes appréhensions passagères.

De prime abord suspects,

Les taillis devenaient mes complices.

Et lorsqu’un lièvre apeuré

Bondissait vers son gîte,

Quand un faisan claquait des ailes

En prenant son essor,

Je remerciais le ciel de vivre en symbiose

Avec cette nature,

Cette faune et cette flore méconnues

Du commun des mortels !


Un seul obstacle naturel

Venait couper ma route aux confins

D’un bosquet de sapins.

Issue d’un ténébreux repaire,

Une source inaccessible

Déversait son trop-plein de fraîcheur

Au cœur d’une ravine capricieuse.

Tantôt docile dans son lit graveleux,

Tantôt rebelle en larges débordements,

Ce ru serpentait paisiblement

Sous les frondaisons.

Son clapotis singulier me fascinait.

J’en suivais les soubresauts,

Les bouillonnants arpèges,

Attentif à la réponse mélodieuse

Des bouvreuils ou à celle,

Plus structurée, des pinsons.

Troublant concert, en vérité !

Symphonie aquatique pour auditoire ailé.

Récital permanent d’un artiste

Sans vie mais où la vie,

Un jour, trouva sa source…
Ragaillardi par cette vision charmeuse,

Je me sentais pousser des ailes…

Et Dieu sait si j’en avais besoin

Pour franchir ce torrent périlleux !

Je calculais donc mon élan,

Plaçant tous mes espoirs

Dans mes puériles enjambées enfantines,

Puis je galopais en grimaçant

Vers l’obstacle redouté.

Il m’arrivait de réussir mon saut.

Enfin, à peu de chose près…

Quoi qu’il en soit,

Sain et sauf ou trempé, je passais.

Et ma récompense,

Enfin, se profilait

A travers la pénombre des rameaux enchevêtrés :

Une trouée lumineuse

Qui allait grandissant,

Jusqu’à me faire cligner des yeux

Au moment où les taillis

S’ouvraient sur la clairière.
Je m’arrêtais aux portes du Paradis…

Et s’arrêtait au même instant ici

le joyeux gazouillis

des princes de ces lieux.

Puis, de cime en cime,

Les refrains, les trilles

Et les flûtes recomposaient

En mon honneur

Un émouvant concert de bienvenue.

A la réflexion,

Ces oiseaux m’ont donné,

Dès le premier jour,

Une inoubliable leçon d’amour,

De confiance et de fraternité.

Humains qui déclenchez les guerres,

Vous qui faites la bombe,

Prenez, vous aussi,

Le temps d’écouter

Dans les branches,

L’appel affectueux,

Le trait d’intelligence

De ces amis qui, trop souvent,

Périssent dans vos cages !


J’ai vu la Nature dans son intimité.

Immobile devant cet émouvant sanctuaire,

Je m’imprégnais des chants,

Des senteurs, des caresses du ciel

Sur les brillants feuillages.

J’étais Grand Prêtre

Au pied de mon autel.

Recueilli, respectueux,

Reconnaissant de goûter

La sérénité suprême.

Un tapis de silence,

Moelleux comme un soupir,

Où le souffle retenu des anges transparents

Orchestrait les accords

D’une troupe harmonieuse.

Je mesurais toute l’immensité

Du monde en regardant ces troncs

Qui fusaient vers le ciel.

J’aurais aimé m’imprégner

De leur sève de leur dignité.

Insolents, parfois.

Mais bienveillants d’offrir

Leur tête ébouriffée

Aux caprices des saisons.

La force rassurante où niche le soleil

Alors que l’aube est occupée d’éclore,

Et la fragilité des tendres garnements

Qu’un seul rayon de lune suffit à endormir.

Cet espace olympien regorgeait

De pépites mais il faut être pur

– Ou poète – pour forcer

Le soleil à distiller de l’or.

Des papillons soyeux aux ailes mordorées

Fêtaient leurs hyménées

Au calice des fleurs.

De leur trop-plein d’amour

Naîtront des chrysalides

Au corsage gonflé

Comme une voile au vent.

La vie donne la vie,

Et c’est l’Eternité.

Si d’aventure

J’avais le vague à l’âme,

Je posais mon dépit sur un rondin pelé,

Abandonné comme un témoin de son passage

Par quelque bûcheron négligent ou pressé.

J’égrenais des aiguilles de pin

Qui formaient, en tombant,

D’étranges pyramides.

Mes journées s’écoulaient en douceur.

Paisibles et vagabondes.

Et lorsque l’ombre des sapins

Me recouvrait les pieds, je prenais,

A l’envers, le sentier du bonheur.
A présent, j’ai vécu.

Les années ont passé,

Balayant bien des rêves.

Pourtant, je n’ai pas oublié…
J’ai suivi, confiant,

Les méandres capricieux d’un torrent

Qu’on appelle la Vie…

Mais jamais, plus jamais,

je n’ai retrouvé ma clairière.

 

 

 

L. David