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Mes
désirs sont des ordres
Et voilà, c’est arrivé.
J’aurais dû me décider
A faire ça depuis longtemps,
Mais il a encore fallu
Que je fasse le malin.
Et maintenant,
Je ne peux plus revenir en arrière,
Je n’ai plus qu’à
m’exaucer.
J’écris ceci pour expliquer
Ce qui s’est passé.
Vous ne me croirez pas,
Mais je m’en fiche,
Je ne serai plus là,
Et je préfère être traité
D’idiot que d’assassin.
Je ne sais pas vraiment
Quand tout ça a commencé.
Tout ce que je peux dire
C’est que j’ai toujours eu une chance
Une aubaine insolente.
Oh, pas le genre de chance
A me faire gagner la cagnotte au Lotto
Ou ruiner la banque au casino,
Mais plutôt des « coups de pouce ».
Par exemple, j’ai participé,
Il y a environ un an,
A une course à pied pour amateurs.
J’étais troisième vers la fin de la course.
Le deuxième s’est tordu la cheville
Et a été incapable de continuer,
Tandis que le premier,
A soudain eu des crampes d’estomac,
Particulièrement violentes,
En juger par la douleur
Que je pouvais lire
Sur son visage lorsque je l’ai dépassé.
C’est quand même une drôle de coïncidence ?
D’autant plus que le tenant du titre
De l’année précédente
Avait eu un accident
Sur route et n’était jamais arrivé.
Rassurez-vous, il n’y a eu que de la tôle froissée.
N’empêche, c’est troublant.
Un autre exemple ?
Je ne dois jamais attendre
Trop longtemps dans les files !
Si une personne se trouve devant moi
Au supermarché avec un caddy
Plein à ras bord,
Je peux être certain,
Qu’elle va partir pour aller chercher un article oublié,
Même un simple paquet de mouchoirs.
Vous allez penser que ça ne veut rien dire,
Mais ça m’arrive à chaque fois
Que je fais la file.
Vous trouvez toujours ça normal ?
Tout ça aurait très bien pu durer
Jusqu’à la fin de mes jours,
Et me simplifier considérablement la vie.
Mais voilà, la chance,
Elle, s’est récemment acharnée sur moi.
Aujourd’hui je voudrais vraiment
Ne jamais avoir eu de chance,
Ca n’aurait pas pu être pire
Que d’être poursuivi
Par ma bonne étoile.
Vous ne comprenez pas, n’est-ce pas ?
Alors imaginez réveillez
Ce dont vous souhaitiez
Qui se réalise.
Un don du ciel ?
Certainement pas !
C’est même le pire coup
Que le ciel puisse vous faire.
Il y a six mois,
Je me suis rendu compte,
En rentrant chez moi,
Que j’avais perdu mon téléphone.
Nous étions allés au cinéma ce soir là,
Ma femme et moi,
J’avais donc toutes les raisons
De penser qu’il était tombé
Dans la salle obscure.
Nous y sommes donc retournés
Et avons demandé au projectionniste
S’il ne l’avait pas trouvé.
Il a répondu que non,
Mais que quelqu’un avait très bien pu
Le ramasser à la séance suivante.
C’est là que tout a dérapé.
J’ai dit à ma femme
Que j’aimerais bien mettre la main
Sur la personne qui m’avait piqué mon téléphone.
Hé bien croyez-le ou non,
Mais à cet instant précis,
La porte vitrée du café d’en face
A littéralement explosé !
C’était une personne,
Qui venait de passer au travers,
Vraisemblablement à cause d’une bagarre.
Moi qui pensais
Que ce genre de chose n’arrivait
Que dans les westerns !
Mais ce n’était pas ça le plus étonnant.
Non, ce qui m’a laissé sans voix,
C’est de le voir
Se relever, à moitié sonné,
Et partir sans demander son reste…
En oubliant son téléphone –
mon téléphone !
Personne ne semblait l’avoir remarqué,
Alors je m’en suis approché,
J’ai jeté un coup d’œil aux alentours,
Mais plus personne ne s’intéressait
Ni au bar, ni à sa porte cassée,
Ni à l’objet tombé par terre.
Je l’ai ramassé, c’était bien mon téléphone.
Pour vous dire la vérité,
Je n’étais pas très heureux de le retrouver
– Pas dans ces conditions.
J’avais l’impression d’être un voleur,
Même si je savais qu’il était à moi.
Après tout, je venais de le prendre
A une personne qui venait de se faire démolir,
Il n’y avait pas de quoi être fier.
Ma femme était aussi étonnée que moi.
« Tu parles d’un hasard,
Il suffit que tu parles de ton téléphone
Pour le retrouver !
J’ai vraiment épousé
Le roi des veinards. »
Elle souriait, mais je voyais bien
Qu’elle était aussi troublée que moi.
Nous pensions tous les deux
Sans oser le dire
Que quelque chose
N’allait pas chez moi.
Deux semaines plus tard,
Mon ami Jérôme
Est venu nous rendre visite,
Fier comme un paon :
Il venait de s’acheter
Une nouvelle moto, un monstre.
Nous avons discuté un moment,
En voyant bien qu’il mourait d’envie
De nous faire une démonstration.
Il enfourcha donc son nouveau
jouet en pavanant :
« - Vous allez voir ce démarrage à décoller le bitume !
- C’est ça, vautre-toi dans le premier virage,
Qu’on rigole », lui répondis-je
En lui faisant un clin d’œil.
On l’enterra une semaine plus tard,
Tout acharnement thérapeutique ayant échoué.
Je perdais un ami
Et je gagnais une maison :
Il m’avait couché sur son testament,
Car il était pompier
Et était conscient des risques du métier.
Ses parents étaient déjà morts
Et il était fils unique,
C’est donc à moi,
Son ami de longue date,
Qu’il voulait léguer sa maison.
Je n’ai pas assisté à l’enterrement,
J’étais persuadé
Que je l’avais tué.
C’est en effet ce jour-là
Que j’ai pris conscience de mon don.
Ou de mon pouvoir.
Enfin appelez ça comme vous voulez,
Moi je préfère parler de calamité.
Quoi qu’il en soit,
La vie m’a souri depuis ce jour,
Mais c’était le genre de sourire carnassier
Qu’on préférait ne pas voir,
Un sourire façon
un-ami-qui-vous-veut-du-bien.
J’ai revendu la maison
Qui me faisait trop penser à lui,
De toute façon
Les droits de succession
Étaient très élevés.
Je me sentais déjà terriblement mal
En pensant que j’étais responsable,
Mais c’était pire encore
Quand je pensais
Que grâce à son accident,
J’avais gagné énormément d’argent,
Même après que l’État ait pris son pourcentage.
Ca n’avait aucun sens,
Et pourtant je devais bien me rendre à l’évidence :
Mes désirs étaient des ordres.
Il suffisait que je souhaite
Que quelque chose arrive pour être exaucé.
Mais c’était toujours aux dépens de quelqu’un.
Ainsi j’avais cassé le nez
D’un inconnu pour récupérer mon téléphone
Et j’avais tué mon meilleur ami
Pour gagner quelques milliers
d’euros.
Évidemment je tâchai de faire attention
A ce que je disais,
Mais il arrivait que mes mots dépassent ma pensée.
Quand un de mes collègues de bureau
Que je ne supportais pas obtint la promotion
Que je visais également,
La première chose
Qu’il fit fut de venir me
narguer.
« - Je serai bientôt ton supérieur,
Y’a-t-il quelque chose
Que je puisse faire pour toi ? »
Je peux peut-être intervenir
Pour que tu reçoives
Une nouvelle chaise ;
Après tout tu vas probablement rester très longtemps
Dans ton petit bureau minable.
« - Si ça peut m’éviter de te croiser…
- Vraiment, tu ne veux rien ? Je pourrais –
- Va te faire voir ! »
Les rues ne sont pas sûres
Quand on sort des bars
A deux heures du matin.
Mon vœu fut exaucé cette nuit-là,
Et s’il n’y laissa pas sa peau,
Il resta profondément choqué
Par cette expérience traumatisante.
Quand il revint travailler,
Il ne fit plus rien de bon,
C’est moi qui récupérai son poste
Quand la direction
Décida de se passer de ses
services.
J’ai bien essayé de redoubler de vigilance,
Mais c’était comme si quelqu’un parlait à ma place.
C’est comme ça que j’ai pu garder la tondeuse
Que mon voisin m’avait prêtée,
Quand il est parti en voyage
Avec sa maîtresse.
Je n’allais quand même pas la ramener à sa femme !
Pourquoi est-il parti ?
Je l’avais envoyé se faire regarder chez les Grecs.
Ca vous fait peut-être sourire,
Mais moi je ne riais pas du tout.
J’ai même décidé de ne plus dire un mot.
Plus aucun.
J’ai perdu mon boulot.
Mes amis se sont éloignés de moi.
La seule personne à qui j’adressais quelques mots était ma femme :
« Bonne journée,
Bonne nuit,
Passe-moi le sel… »
La situation est rapidement devenue invivable,
Personne ne peut vivre
Avec quelqu’un d’aussi
taciturne.
« - Pourquoi est-ce que tu ne me parles plus ?
- Peux pas.
- Tu ne peux pas ? Tu n’es pas muette quand même !
Tu as déjà perdu ton travail et tes amis,
Qu’est-ce qui t’arrive ?
Tu veux te faire ermite ou quoi ?
- C’est devenu… dangereux.
- Je vais te dire ce qui est dangereux,
C’est de vivre avec toi !
Tu es en train de me rendre folle,
Je ne le supporte plus ! »
Elle sortit du salon en claquant la porte,
A bout de nerfs.
J’aurais voulu me lever et aller lui parler,
Lui expliquer ce qui se passait,
Lui dire que je l’aimais…
Mais je n’ai prononcé que trois mots,
Comme si quelqu’un avait parlé par ma bouche :
« Va au diable ! »
Quand j’ai ouvert la porte,
Elle n’était plus là.
Elle s’était volatilisée.
C’était hier, et aujourd’hui ma décision est prise.
Je me trouve devant le miroir
De la salle de bain
Et je vais la rejoindre.
Va au diable !
L. David