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Le commencement
Aujourd'hui
tout va de nouveau bien.
Tout va bien, mais tout n'est pas rentré dans
l'ordre. Si cela avait été le cas, je serais sans doute mort.
Encore faut-il définir ce qu'est l'ordre. Peut-être
l'ordre des choses ou l'ordre créé par l'homme... qui sait ? Toujours est-il
que je suis là pour prouver que certaines personnes n'ont toujours pas prouvé
- elles - que Dieu existe.
Je ne vais pas épiloguer sur le sujet - pour
l'instant - car j'ai d'autre chose à vous raconter. Ces choses qui ont fait
de moi ce que je suis. Par-delà la damnation, à contre courant des
conventions et aux mépris de tout ce qui reste, je vais vous raconter mon
histoire.
De
l'art de mourir
J'étais
sûr que l'on me suivait. J'avais pour habitude de me balader tard dans la
nuit dans les quartiers "chauds" de Paris. Le danger impalpable qui
y régnait - et y règne encore - me faisait sentir que j'existais.
Aujourd'hui cette attitude me fait rire quand j'y repense, mais sur le moment,
c'était très important pour mon ego.
Je pensais qu'on voulait me dépouiller ou bien
me violer - certains hommes ont des mœurs bizarres. J'accélérais un peu le
pas et me dirigeais vers une des entrées de métro du Châtelet. Je
traversais la place - occupée uniquement par une bande de clochards ronds
comme des queux de pelles - quand une forme noire s'abattit sur moi.
Son parfum à la cannelle m'envahit les narines
et son haleine réchauffa mon cou. Je n'étais pas un homme faible, mais la
chose qui m'écrasait avait une force surhumaine. Sous sa pression, mes
membres menaçaient de se rompre. Une douleur fulgurante tétanisa ma gorge et
mon sang reflua jusqu'à la probable blessure. J'avais affaire à une sangsue
humaine et mon sang la nourrissait.
Avant de m'évanouir je vis son visage - blanc,
lisse et d'une beauté terrifiante - de femme. Ses cheveux blonds, coupés
court, encadraient son visage. Elle s'était écartée de moi et tenait sa
paume sur ma jugulaire pour que le sang ne s'échappe pas. Son sourire froid
était rouge sang et des gouttes perlaient aux commissures. Elle me dit des
mots qui m'apaisèrent et je sombrai dans un abyme noir sans rêves.
Je
me suis réveillé à la porte de mon appartement, fatigué et tremblant. Un
coup d'œil à ma montre m'appris qu'il était presque sept heures. J'entrais
avec difficulté chez moi et m'écroulai sur mon lit. On était dimanche et je
dormis toute la journée.
Au soir on frappa à ma porte. Je l'avais à
peine ouverte qu'on se précipitait sur moi. C'était elle. Une nouvelle séance
de suçon me terrassa à nouveau. Pour finir je bus un peu de sang, par
rasade, car mon organisme rejetait systématiquement le liquide chaud au goût
de fer.
Je m'évanouis quelques secondes après avoir bu
une dernière giclée de sang. À mon réveil, je me traînais sur le sol
tellement je me sentais mal. Je gémissais, je pleurais, mon cou m'élançait
et ma faiblesse me rendait fou de terreur.
Il faisait de nouveau nuit. Toutes les choses
autour de moi tournaient et se mouvaient avec une lenteur accablante. L'halogène
parlait d'une voix vomitive, la télé murmurait des cantiques obscènes, sur
le sol, les moutons de poussières rampaient vers moi et les murs se
penchaient sur mon corps meurtri alors que le plafond se confondait avec le
ciel.
Ma vision s'obscurcissait lentement et mes
autres sens me jouaient des tours D'un seul coup le noir m'envahit et je me
sentis partir... loin... là ou la lumière n'existe pas et ou le froid est
une religion.
De
l'art de revivre
Comme
après être restés trop longtemps sous l'eau, mes poumons s'ouvrirent d'un
coup pour se vider aussi sec. J'avais froid, la mort avait tenté de s'emparer
de moi, mais je l'avais vaincue. J'étais toujours très faible et ma
difficulté à respirer engourdissait mes membres. La tête lourde et le corps
tremblant je me dirigeais vers mon frigo pour y chercher du gâteau de riz.
Cet effort faillit m'anéantir. Mon estomac
grondait, ma vision était trouble et mes doigts hyper sensibles, comme si
j'avais de la fièvre. Le gâteau de riz avait un goût étrange, pas
franchement mauvais, mais indubitablement chimique.
Je retournai sur mon lit plus serein, moins
tremblant. Je m'endormis très vite, mais une heure plus tard mon corps me
rappela à l'ordre. Le gâteau riz avait été ingéré, mais non digéré et
il était déjà à la porte de sortie. Donc, si la créature qui m'avait
mordu était bien un Vampire alors ce n'est pas moi qui avais vaincu la mort,
mais ma transformation en créature de la nuit.
La panique s'empara de moi comme une vague déferlante
emportait les surfers sur son passage. Des rais de lumière solaires vinrent
frôler mon bras. Je reculais brusquement, mais rien ne se produisit. Ma peau
ne s'enflamma pas, seuls mes yeux me picotaient.
Dans la glace de la salle de bain, mon reflet
avait l'air d'avoir pris dix ans. J'ouvris la bouche, mais nulle canine acérée
ne pointait son nez. Il était dix heure du matin, et je me rendis soudain
compte qu'on était lundi et téléphonais en catastrophe à mon patron. Je me
fis porter pâle. Ma voix geignarde et basse le convainquit que je n'allais
pas bien.
J'allais voir un docteur pour la forme, mais
alors que ça allait être mon tour, une nouvelle panique me fit vaciller. Mon
cœur ne battait pas, rien dans mon corps ne semblait éveiller. Je m'enfuis
en courant pour me réfugier dans un parc.
Assis sur un banc, j'oscillais entre pleurer ou
me réjouir. Ma nouvelle condition était absurde, aucune action mécanique ou
chimique ne me faisait vivre et pourtant je n'avais rien du Vampire classique
; pas de longues dents, pas de force surhumaine et le soleil ne me causait
aucun mal. Mon estomac - seul composant de mon corps à être encore en vie -
me rappela que je devais me nourrir.
L'expérience du gâteau de riz n'ayant pas été
concluante, je décidai d'aller chercher ma pitance dans une boucherie.
Cinq cents grammes de steak saignant, plus tard
je me retrouvais dans ma cuisine, hypnotisé par le quartier de viande. Je le
dévorais sans cuisson et mon cœur s'emballa de contentement. La surprise arrêta
net mon activité. Le fait de manger avait remis en route la machine qui me
servait d'enveloppe corporelle.
Je retournais précipitamment chez le médecin
pour me faire examiner. Il râla un peu, mais me laissa entrer. Son
diagnostique le laissa pensif. Ma peau froide et ma fatigue le firent pencher
pour la grippe, mais je n'avais pas de fièvre malgré ma fébrilité. Il
voulut approfondir le sujet, mais je n'avais pas le temps. Je pris
l'ordonnance, le remerciais et retournais chez moi pour finir mon repas.
Le soir venu, j'étais repu. J'étais retourné
une fois chez le boucher car mon corps réclamait toujours plus de nourriture.
Je me sentais en meilleure forme, mon estomac avait rejeté une partie de la
viande, mais le reste coulait doucement dans mon organisme, le réchauffant légèrement.
Je m'endormis le sourire aux lèvres.
Transition
Plus
dur fut le réveil.
Ma peau froide me dégoûtait. Elle n'était pas
agréable au toucher, légèrement élastique elle semblait durcir. Mon cœur
ne battait plus. C'était le matin et les rayons du soleil m'agressèrent une
nouvelle fois les pupilles. Ma vision eut plus de mal à s'habituer à la
luminosité ambiante.
Mon haleine avait des relents de viande pourrie
et je dus me brosser les dents avec ferveur pour faire disparaître l'odeur.
J'allais une nouvelle fois devoir faire mes provisions chez le boucher. Le médecin
m'avait prescrit une semaine de repos, j'avais donc le temps de me trouver un
nouveau train de vie avant de reprendre mon travail.
Je dus ingérer plus de viande cette fois pour
me sentir bien.
J'allais me balader - lunette de soleil collée
au nez - pour faire passer les ballonnements de mon estomac. Les rues étaient
une agression permanente. Les odeurs tenaces emplissaient mes narines. Je
sentais les parfums de femmes se trouvant sur les trottoirs opposés, le
moindre pigeon déplaçait une quantité incroyable d'odeur alors que les
chiens étaient le refuge d'effluves de graillons, de renfermé ou d'excréments.
Je dus souvent me contrôler pour ne pas vomir.
Le plus dur, c'était ce que mes oreilles
entendaient ; le sang qui s'écoule dans les veines, le cœur d'une personne
âgée qui sonne faux ou à l'inverse celui d'une jeune personne qui bat
joyeusement. Frôler des enfants était une délicieuse torture, comme si leur
innocence à fleur de peau faisait interférence avec le corps de l'être
contre-nature que j'étais.
Je me demandais quand mon organisme allait réclamer
leur jeunesse.
De
retour chez moi - en milieu d'après-midi - j'étais exténué. Je n'avais
jamais eu conscience de toutes les subtilités communicatrice qu'un corps
pouvait envoyer autour de lui. Ce premier nouveau contact avait été
euphorisant, terrifiant et harassant.
La police m'avait arrêté, croyant que j'étais
un drogué à cause de ma peau blême et de ma démarche peu assurée. Ma
feuille de maladie eut du mal à les convaincre du contraire, mais ils me
laissèrent partir. Pendant ces vingt minutes en leur présence, je pus littéralement
sentir la peur et l'appréhension suinter par tous les pores de leur peau. Ils
puaient le doute et la haine matinée d'arrogance intériorisée.
Cette expérience avait été intéressante car
j'avais essayé de différencier les odeurs en rapport avec ces sentiments
contenus dans leur sueur. L'exercice avait été dur et je le passais avec
difficulté, le cœur au bord des lèvres.
Il était seize heures trente et mon cœur ne
battait plus que faiblement. Je finis les six cents grammes de viande restante
et me couchais. À deux heures du matin, je me réveillais, l'estomac dans les
talons et le cœur à la traîne.
Il fallait que je trouve rapidement de la
viande.
Le seul moyen qui s'offrit à moi, après
quelques minutes de réflexion, était de chasser un quelconque animal
nocturne. Je me vêtis légèrement pour ne pas gêner mes mouvements si
j'avais à courir et sortis dans la nuit à la recherche d'une proie.
Je n'étais pas très silencieux, quoi qu'un peu
plus souple et je franchis sans grâce la palissade qui clôturait un terrain
vague non loin de chez moi. Mon quartier comptait beaucoup de chats errants.
Ils n'étaient pas les proies les plus facile, mais celles qui contenaient le
plus de chair et de sang.
Je réveillais malencontreusement un gros matou
qui s'enfuit immédiatement. Ma faim pris le dessus sur mes hésitations et je
fonçai à sa poursuite. Tous mes sens s'ouvrirent d'un coup. Mon odorat se
fixa sur le chat, ma vision s'adapta à l'obscurité, mon toucher se fit plus
sensible à l'environnement et je pus entendre le moindre son qui s'échappait
du corps félin en fuite.
Il ne put se réfugier à temps dans le
renforcement mural qui constituait son refuge. Je le saisis par la queue, puis
par le dos et le retournai avec un gloussement de triomphe. Il essaya de se débattre,
mais ses griffes ne firent pas couler le sang qui s'était arrêté dans mes
veines.
Quand je le regardais dans les yeux, ma surprise
fut complète. Une terreur indicible y était présente. Son souffle cour
exhalait la charogne et la peur. Mon regard le pétrifia. Son corps fut pris
de tremblement et de petits cris aigus s'échappaient de sa gorge.
Le tuer fut très dur, mais une fois le travail
commencé, la faim pris le dessus. Je commençais à manger sa chair quand je
m'aperçus que le sang était meilleur. Je le bus jusqu'à la dernière
goutte, secoué par ce qu'il transportait. Pendant plusieurs minutes j'étais
devenu un chat. Toute sa vie remonta en moi, comme si je buvais son âme - si
l'âme existait bien.
Je restai allongé les bras en croix, le sourire
aux lèvres. La nuit était belle et lumineuse. Tout autour de moi je sentais
les animaux éveillés, morts de trouilles devant le prédateur que j'étais
devenu. Je ne m'étais jamais douté à quel point le sang d'un chat pouvait
être aussi riche en souvenirs ou sensations fortes.
Quelles sensations allaient m'apporter
l'ingestion du sang humain ?
Je
revins chez moi après avoir admiré le travail salopé que j'avais accompli.
Sans dents ni ongles acérés, j'avais massacré le chat pour sectionner ses
artères. La carcasse vidée de son sang et de sa vie allait sans doute
devenir, après mon départ, le repaire de la vermine.
C'est en sifflotant que je m'allongeais et au
matin je m'endormis.
Une
douleur fulgurante me réveilla. Je me sentais bizarrement bien pourtant. Mon
cœur battait doucement, mais sans faiblesse et la nuit me paraissait
apaisante. Je mis quelques secondes avant de localiser l'origine du mal. C'était
mes canines.
Rien que de les toucher me faisait mal. Elles
semblaient se désolidariser de ma mâchoire, comme s'il s'était s'agit de
dents de lait. La douleur pulsait au rythme de mon cœur qui commençait à
s'emballer. Elle remontait à mon cerveau et m'empêchait d'avoir les idées
claires.
Le sang du chat continuait à frémir dans mon
organisme, je n'avais donc pas besoin de chasser une nouvelle fois. Je savais
bien ce qui était en train de se passer. Appeler un dentiste n'aurait servi
à rien c'est pourquoi je pris plusieurs comprimés de doliprane.
L'erreur aurait pu être fatale. Les médicaments
firent leur effet contre la douleur, mais ont corrompu mon sang. Je ne sais
pas par quels moyens, mais je me sentis rapidement faible. Au matin j'en étais
revenu comme au premier jour de ma transformation.
Ma faiblesse m'insupportait et mes dents me
mettaient au martyre. Je voulus me rafraîchir les idées en me promenant,
mais la rue m'agressa. Le soleil brûla ma cornée, si bien que je mis
plusieurs minutes à m'en remettre. Les odeurs étaient proprement
terrifiantes de plaisir. Ma faim était insupportable et je du me retenir de
courser un chien qui ne cessait d'aboyer après moi.
De retour chez moi, je haletais les dernières
molécules d'oxygène que mon cœur m'autorisait à respirer. Je dus attendre
le soir pour, qu'armé d'un couteau, je puisse de nouveau me sustenter. Mon cœur
avait cessé de battre, mes dents bougeaient de plus en plus et ma tête
tournait de faiblesse.
Cette
nuit-là, je tuais deux chats dans le même terrain vague. La carcasse de ma
précédente victime n'était plus qu'un amas d'os dégarnis et de vers
grouillants. Je bus le sang des chats loin de la dépouille, mais mon odorat
ne parvint pas à éliminer complètement l'odeur.
La forme me revint. De nouveau le monde changea
autour de moi. De nouveau je pus sentir la peur suinter de toutes les créatures
présentes. Même les maisons dégueulaient des tonnes de sentiments
contradictoires créés par des générations d'humains qui avaient habité
leurs murs.
Boire le sang des chats jusqu'à la dernière
goutte revenait à - je l'ai déjà dit plus haut - boire leur âme. Je pus
revivre tous leurs instants forts. Des plaisirs intenses de la chasse aux
rats, aux terreurs extrêmes face à un adversaire, toutes ses sensations me
nourrirent l'esprit pendant que le sang nourrissait mon corps.
De nouveau je m'endormis à l'aube, fatigué. La
douleur avait presque disparu.
Jeudi
soir, mes dents étaient tombées et je pouvais sentir deux petites pointes acérées
prendre leur place. La douleur étant supportable et mon corps n'ayant pas
besoin de nourriture, je décidais donc de m'occuper de mon aspect physique.
Ma peau n'était pas très chaude et légèrement
rosée. Certaines imperfections tendaient à disparaître, comme si le fait de
se nourrir à la source même de la vie procurait une essence de jouvence. Je
me rendis compte que mes cheveux avaient poussé jusqu'à mes fesses et que ma
calvitie naissante se résorbait. Par contre, je devins imberbe, même aux
parties génitales.
Il semblait que mon corps ne se servait que ce
dont il avait besoin et se forgeait une apparence et des capacités propres à
la chasse. J'avais maigri et devins plus souple. Mes ongles avaient durci et
ressemblaient presque à des griffes. Le prédateur avait pris la place de
l'homme passif que j'avais été.
Cette nuit-là je ne fis qu'observer autour de
moi ce qui faisait la vie nocturne d'une ville. Des amants cachés au fin fond
d'une ruelle, au groupe de touriste qui admirait "Paris by night" en
passant par le sans-abri qui cherchait désespérément l'aide généreuse
d'un quidam, tous transpiraient une incroyable vitalité.
Les odeurs étaient enivrantes. Les
chuchotements innombrables me faisaient tourner la tête alors que ma vue
changeait constamment. Je croyais avoir des lunettes qui permettaient de voir
en infrarouge, ultraviolet ou par échappements thermiques. Dans l'immeuble en
face, des corps s'entrelaçaient, des parents hurlaient sur des enfants qui
pleuraient, des jeunes fumaient des joints et leurs effluves corporelles
laissaient échapper des choses qu'ils n'auraient pu croire.
Toute cette nuit je n'avais fait que respirer la
vie des autres, si bien que le matin venu je n'avais pas envie de dormir. Le
besoin de chasser se faisait sentir alors que je n'avais pas du tout faim.
Malheureusement la lumière du soleil m'empêcha
de sortir. Mes yeux ne parvenaient plus à s'adapter et ma peau s'échauffait
de plus en plus rapidement au point de presque me brûler. Le sang dans mes
veines pouvait me maintenir en forme, mais l'effet de photosynthèse usait
rapidement ces globules bienfaiteurs.
Jusqu'à
midi ce jours-là, on aurait dit que tous mes amis, et ma famille s'étaient
donné le mot pour prendre de mes nouvelles. De leur voix sortaient des
sentiments que jamais je n'aurais soupçonnés. J'en appris plus sur eux en
quelques minutes de conversation que pendant toutes ces années où je les
avais côtoyés.
Mes parents furent les plus difficiles à
supporter. Un lien d'un incroyable force nous unissait, et je pouvais le
sentir. Tout cet amour était presque insupportable car c'était la vie qui
s'exprimait par leur intermédiaire.
Anxiété, peur de l'inconnu, joie immense
d'entendre leur fils, tous ces sentiments m'avait envahi avec une telle force
que je faillis pleurer. Grâce à eux, je pus apprécier plus en profondeur ce
qu'était la vie et je m'endormis dans l'après-midi, troublé.
La
nuit qui suivit, mes canines avaient atteint le niveau des autres dents. Mais
cela m'importait peu. Je passais une nouvelle nuit accoudé au balcon. La faim
commençait à poindre, mais je n'y fis pas attention.
La vie avait essayé, le jour d'avant, de me
ramener à la raison. Mais cette raison allait à l'encontre de ce que
j'apprenais depuis ma transformation. Il aurait fallu que je meure pour ne pas
me mettre hors la vie.
Mes parents ne savaient rien de ce qui
m'arrivait, mais ils avaient dû sentir quelque chose. Mes sens en étaient
persuadés. J'allais devoir renoncer à mes parents et mes amis si je voulais
mener une autre vie digne de mon nouvel état. Une nouvelle douleur apparut,
celle des liens du sang, qui m'exhortait à arrêter cette folie qui devenait
ma vie.
Mais n'étais-je pas en vie aujourd'hui. Une vie
différente bien sûr, mais réelle.
Au matin, je laissais tout de côté et exténué,
m'endormis.
Je me réveillais vendredi soir, l'estomac dans
les talons. Mes canines, toujours un peu douloureuses, avaient grandi et avec
elles ma soif de sang. Je décidais de chasser de nouveau à mains nues, et le
résultat fut concluant.
J'étais rapide, fort et endurant, même si mon
cœur, peu nourri pendant deux nuits, était faible. J'en étais venu à jouer
avec mes proies. Cela les terrifiait plus que de se faire tuer rapidement.
Cette fois les chats savaient ce que ressentaient les souris qu'ils
pourchassaient.
Mes canines s'étaient enfoncées comme dans du
beurre dans leur carotide. Mes ongles pénétraient facilement dans leur chair
pour les empêcher de bouger. Il me fut facile de sucer leur sang jusqu'à la
dernière goutte alors qu'ils étaient encore en vie. Je pus sentir la mort
les attraper avec un délice sauvage.
Une fois de plus, deux chats me suffirent. Ce n'était
pas le fait d'être repu qui m'arrêta, mais j'aurais voulu chasser "plus
gros". Pour la première fois, je pensais sérieusement à m'en prendre
à un membre de l'espèce humaine.
Mon sommeil fut troublé ce jour-là. Je rêvais
de chasse et de sang quand on sonna à la porte. Il était environ un heure de
l'après-midi. Tout mon appartement était noir et je dus allumer la lumière
pour me déplacer. La lumière artificielle ne me faisait aucun mal
contrairement à celle du soleil.
C'est à un copain que j'ouvris la porte. Il
entra, surpris, dans mon habitat barricadé, entraînant avec lui un tas
d'odeurs enivrantes. Étant hypersensible aux odeurs, j'avais lavé mon appart
à l'eau de javel. Comme il était hors de question pour moi d'aérer, il ne
resta pas longtemps.
Il critiqua ma mauvaise mine et se demanda si
j'avais subi une opération pour ma calvitie tandis que je l'admirai. Tout en
lui respirait la santé et la vie. Il n'était plus le même à la lumière de
mes nouveaux sens et quand il partit, je faillis hurler de dépit.
Je passais le reste de la journée à penser à
un plan d'action pour m'approprier du sang frais humain.
Vingt-trois
heures, presque l'heure du crime. En tout cas, pour moi, la grande chasse
allait commencer. La nuit était douce et mon corps ne réclamait pas encore
trop de sang. J'allais avoir le temps de choisir ma proie.
Je me déplaçais vite et j'étais exalté. Je
venais de voir ce que je pensais être mon dernier couché de soleil. Le
moment avait été furtif, intense et douloureux. Toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel et des centaines d'autres, invisibles à l'œil humain,
m'avaient presque liquéfié les orbites et brûlé la peau.
J'avais dit "au revoir" au soleil avec
sérénité et m'étais éloigné dans la ville et la nuit. Toutes les proies
potentielles que je pistais ne m'intéressaient pas. En fait j'avais encore
peur de m'attaquer à un humain.
Un quart d'heure avant minuit mes pas m'avaient
mené au Châtelet. La coïncidence était trop forte pour que je l'ignore.
Dans un élan de chasseur affamé et anxieux, je jetais mon dévolu sur une
jeune femme. C'était une prostituée postée dans une ruelle.
Je la laissais se débattre quelques instants
avant que ces cris et le malstrom d'odeurs qui se dégageait d'elle ne
m'oblige à plonger mes crocs dans sa gorge, comme des centaines de vampires
l'avaient fait avant moi dans des centaines de films.
Personne ne vint me déranger pendant que je
buvais son sang. Toute sa vie - sa longue vie comparée à un chat - se déversa
en moi. Son esprit devint le mien et à travers lui je la fis revivre dans un
monde de rêve que mon inconscient créait à son intention.
Un bonheur indicible mâtiné d'une terreur
insidieuse s'empara de moi. Mon cœur s'emballa, mes sens vacillèrent et tout
mon corps se tendit à l'extrême quand il ne resta plus qu'une goutte dans
les veines de la jeune femme. Je me retirais d'elle en un cri de désespoir.
Les romans d'Anne Rice m'avaient pourtant prévenu
: il ne faut pas boire le sang d'un humain jusqu'à sa mort, sous peine de
mourir à son tour. Cela prenait tout son sens aujourd'hui. Je m'écroulais
sur le béton et haletais comme un mourant.
Tout explosa autour de moi. L'onde de choc en
retour de tout ce que je venais de ressentir failli me terrasser. Mon corps
subit une dernière transformation, le sang humain réveilla les dernières
subtilités sensitives qui m'avait été révélées alors que je me levais en
titubant.
Je pouvais sentir mes canines allées et venir
à ma guise dans mes gencives. Mon corps fin et chaud rayonnait de ce qu'on
pouvait appeler la vie. J'étais devenu un vampire à part entière. Un prédateur
pour l'homme, qui n'en avait plus depuis des siècles. Ma vie avait de nouveau
un sens et des millénaires de savoirs s'ouvraient à moi.
Je hurlais ma joie dans la nuit. Il était
minuit une, le septième jour de ma transformation, un dimanche. Mais moi, ce
jours-là, il n'était pas dit que je me repose.
Une forme noire se matérialisa près de moi. Je
l'avais déjà sentit et l'avais laissé venir. Elle parla la première.
- Tu es des nôtres maintenant. Tu as réussi à
te débrouiller par toi-même avec ta nouvelle condition pour atteindre le
stade de Vampire, tu peux donc faire partie de notre équipe.
Instantanément je fus entouré de cinq autres
vampires. Ils m'accueillirent avec des sourires sous-entendant de nouvelles
expériences à venir.
Sans un mot de plus nous partîmes moi et mes
cinq nouveaux partenaires.
Etre
vampire au quotidien
Aujourd'hui, j'ai déménagé et je ne vois plus ma famille ou mes anciens amis. J'apprends à contenir ma faim, aidé par mes compagnons, car tuer des hommes ne doit pas se faire à la légère si on ne veut pas se faire remarquer. Notre tâche est facilité par les dizaines de personnes qui disparaissent chaque jour dans Paris. De plus après avoir bu le sang d'un humain entier, un vampire peut aisément tenir plusieurs semaines sans en ingérer à nouveau.