Prise de node de Ponge 

 


 

p.11 : Mais, répondrai-je, pourquoi et comment se fait-il qu’il existe plusieurs dictionnaires et encyclopédies en la même langue dans le même temps, et que leurs définitions des mêmes objets ne soient pas identiques ? Surtout, comment se fait-il qu’il semble s’y agir plutôt de la définition des mots que de la définition de choses ? D’où vient que je puisse avoir cette impression, à vrai dire assez saugrenue ? D’où vient cette différence,  cette marge inconcevable entre la définition d’un mot et la description de la chose que ce mot désigne ? D’où vient que les définitions des dictionnaires nous paraissent si lamentablement dénuées de concret, et les descriptions ( des romans ou poèmes, par exemple) si incomplètes (ou trop particulières et détaillées au contraire), si arbitraires, si hasardeuses ? Ne pourrait-on imaginer une sorte d’écrits (nouveaux) qui, se situant à peu près entre les deux genres (définition et description), emprunteraient au premier son infaillibilité, son indubitabilité, sa brièveté aussi, au second son respect de l’aspect sensoriel des choses… » (c’est moi qui souligne)

 

p.12 : Les objets, les paysages, les événements, les personnes du monde extérieur me donnent beaucoup d’agrément, c’est que je leur donne trop volontiers le mien, voyant qu’elles le sollicitent, ne sont faites que pour cela. Les idées me demandent mon agrément, l’exigent et il m’est trop facile de le leur donner : ce don, cet accord ne me procure aucun plaisir, plutôt un certain écœurement, une nausée. Les objets, les paysages, les événements, les personnes du  monde extérieur me donnent beaucoup d’agrément au contraire. Ils emportent ma conviction. Du seul fait qu’ils n’en ont aucunement besoin. Leur présence, leur évidence concrètes, leur épaisseur, leurs trois dimensions, leur côté palpable, indubitable, leur existence dont je suis beaucoup plus certain que de la mienne propre, leur côté : «  cela ne s’invente pas (mais se découvre) », leur côté : «  c’est beau parce que je ne l’aurais pas inventé, j’aurais été bien incapable de l’inventer »,  tout cela est ma seule raison d’être, à proprement parler mon prétexte ; et la variété des choses est en réalité ce qui me construit. Voici ce que je veux dire : leur variété me construit, me permettrait d’exister dans le silence même. Mais par rapport à l’une d’elles seulement, eu égard à chacune d’elles en particulier, si je n’en considère qu’une, je disparais : elle m’annihile. Et ; si elle n’est que mon prétexte, ma raison d’être, s’il faut donc que j’existe, à partir d’elle, ce ne sera, ce ne pourra être que par une certaine création de ma part à son propos.

Quelle création ? Le texte.

Et d’abord comment en ai-je idée, comment en ai-je pu avoir idée, comment la conçois-je ?

Par les œuvres artistiques (littéraires).

 

p.17 : De quoi s’agit-il ? Eh bien, si l’on m’a compris, de créer des objets littéraires qui aient le plus de chances je ne dis pas de vivre, mais de s’opposer (s’objecter, se poser objectivement) avec constance à l’esprit des générations, qui les intéressent toujours (comme les intéresseront toujours les objet extérieurs eux-mêmes), restent à leur disposition, à la disposition de leur désir et goût du concret, de l’évidence (muette) opposable, ou du représentatif ( ou présentatif).

Il s’agit d’objets d’origine humaine, faits et posés spécialement pour l’homme (et par l’homme), mais qui atteignent à l’extériorité et à la complexité, en même temps qu’à la présence et à l’évidence des objets naturels. Mais qui soient plus touchants, si possible, que les objets naturels, parce qu’humains ; plus décisifs, plus capables d’emporter l’approbation.

p.20 : En somme voici le point important : PARTI PRIS DES CHOSES égale COMPTE TENU DES MOTS.

Certains textes auront plus de ppc à l’alliage, d’autres plus de CTM… Peu importe. Il faut qu’il y ait en tout cas de l’un et de l’autre. Sinon, rien de fait. »

 

p.22 : …Donner à jouir à l’esprit humain.

Non pas seulement donné à voir, donné à jouir qu sens de la vue (de la vue de l’esprit), non ! donné à jouir à ce sens qui se place dans l’arrière-gorge : à égale distance de la bouche (de la langue) et des oreilles. Et qui est le sens de la formulation, du Verbe.

 

p.24 : Après beaucoup de tâtonnements, ils nous arrive de parler d’un rose un peu sacripant. Le mot nous satisfait a priori. Nous allons cependant au dictionnaire. Il nous renvoie presque aussitôt de Sacripant à Rodomont (ce sont deux personnages de l’Arioste) : or Rodomont veut dire Rouge-Montagne et il était roi d’Algérie. C.Q.F.D. Rien de plus juste.

Quelles leçons tirer de là :

1° Nous pouvons employer sacripant comme adjectif de couleur. Cela est même recommandé.

2° Nous pouvons modifier rodomont en l’employant très adouci : « La douce rodomontade. » En tout cas, nous allons pouvoir travailler là-autour.

 

Les idées ne sont pas mon fort. Je ne les manie pas aisément. Elles me manient plutôt. Me procurent quelque écœurement, ou nausée. Je n’aime pas trop me trouver jeté au milieu d’elles. Les objets du monde extérieur au contraire me ravissent. Il leur arrive de me causer de la surprise, mais ils ne paraissent en aucune mesure se soucier de mon approbation : elle leur est aussitôt acquise. Je ne les révoque pas en doute.

 

Je n’ai pas publié bien autre chose qu’un petit livre intitulé Le Parti Pris des Choses. Il y a cinq ou six ans de cela. Et voici que quelques personnes l’ayant lu, il s’en est trouvé un petit nombre pour me demander des explications à son sujet, souhaitant surtout que je dévoile un peu ma méthode créative comme elles disent.

 

p.25 : Que je le dise enfin, car l’on se rendra compte peu à peu que je commence par la fin, que je le dise donc pour commencer : n’importe quel caillou, par exemple celui-ci, que j’ai ramassé l’autre jour dans le lit de l’oued Chiffa, me semble pouvoir donner lieur à des déclarations inédites du plus haut intérêt. Et quand je dis celui-ci et du plus haut intérêt, eh bien voici : ce galet, puisque je le conçois comme objet unique, me fait éprouver un sentiment particulier, ou peut-être plutôt un complexe de sentiments particuliers. Il s’agit d’abord de m’en rendre compte. Ici, l’on hausse les épaules et l’on dénie tout intérêt à ces exercices, car, me dit-on, il n’y a rien de l’homme. Et qu’y aurait-il donc ? Mais c’est de l’homme inconnu jusqu’à présent de l’homme. Une qualité, une série de qualités, un compos de qualités inédit, informulé. Voilà pourquoi c’est du plus haut intérêt. Il s’agit de ici de l’homme de l’avenir. Connaissez-vous rien de plus intéressant ? Moi, ça me passionne. Si je m’y passionne, pourquoi ? Parce que je me crois capable de réussir. A quelle condition ? A condition d’être têtu, et de lui obéir. De ne pas me contenter de peu (ou de trop). De ne rien dire qui ne convienne qu’à lui seul. Il ne s’agit pas tellement d’en tout dire : ce serait impossible. Mais rien que de convenable à lui seul, rien que de juste. Et à la limite : il ne s’agit que d’en dire une seule chose juste. Cela suffit bien.

Me voici donc avec mon galet, qui m’intrigue, fait jouer en moi des ressorts inconnus. Avec mon galet que je respecte. Avec mon galet que je veux remplacer par une foule logique (verbale) adéquate.

Heureusement 1° il persiste, 2° mon sentiment à sa vue persiste, 3° le Littré n’est pas loin : j’ai le sentiment que les mots justes s’y trouvent. S’ils n’y sont pas, après tout, il me faudra les créer. Mais tels alors qu’ils obtiennent la communication, qu’ils soient conducteurs de l’esprit (comme on dit conducteur de la chaleur ou de l’électricité). Après tout j’ai les syllabes, les onomatopées, j’ai les lettres. Je me débrouillerai bien !

Et je crois bien que les mots vont suffire…

 

Ce galet gagna la victoire (la victoire de l’existence, individuelle, concrète, la victoire de me tomber sous les yeux et de naître à la parole) parce qu’il est plus intéressant que le ciel. Non pas tout à fait noir, plutôt gris sombre, gros comme un demi-foie de lapin (mais aucun lapin n’a ici rien à faire), bien en mains. Pratiquement c’est main droite, avec un creux où s’insère agréablement la face droite (quand autrui me regarde) de la dernière phalange de mon médium..

 

p.28 Mon petit livre : Le parti Pris de Choses ayant paru il y a près de six années a donné lieu depuis lors à un certain nombre d’articles critiques – en général plutôt favorables – qui ont fait connaître mon nom dans certains cercles au-delà, même des frontières de la France.

Bien que les textes très courts dont est composé ce mince recueil ne contiennent explicitement aucune thèse philosophique, morale esthétique, politique ou autre, la plupart des commentateurs en ont donné des interprétations relevant de ces diverses disciplines.

Plus récemment, deux ou trois critiques ont enfin abordé l’étude de la forme de mes textes.

La revue Trivium a publié l’une de ces études et comme j’en exprimais mon contentement, elle m’a demandé d’ajouter moi-même quelques commentaires sur ce que l’un de mes critiques les plus bienveillants, Mrs Betty Miller, a appelé ma méthode créative.

 

p.30 Quelle idée, de demander à un poète ce qu’il a voulu dire ? Et n’est-il pas évident que s’il est seul à ne pouvoir l’expliquer, c’est parce qu’il ne peut le dire autrement qu’il ne l’a dit (sinon sans doute l’aurait-il dit d’une autre façon) ?

Et je tire de là aussi bien la certitude de l’infériorité de Socrate par rapport aux poètes et aux artistes, - et non de sa supériorité.

Car si Socrate est sage en effet dans la mesure où il connaît son ignorance et sait seulement qu’il ne sait rien, et en effet Socrate ne sait rien (sinon cela), le poète et l’artiste savent au contraire au moins ce qu’ils ont exprimé dans leurs œuvres les plus soigneusement travaillées.

Ils le savent mieux que ceux qui le peuvent expliquer (ou prétendent le pouvoir), car ils le savent en propres termes. D’ailleurs, tout le monde l’apprend en ces termes et le retient facilement par cœur.

 

p.31 Qu’on n’attende pas de moi une telle présomption. N’importe qui est plus capable que moi d’expliquer mes poèmes. Et je suis évidemment le seul à ne pouvoir le faire.

Mais peut-être le fait qu’un poème ne puisse être expliqué par son auteur n’est-il donc pas à la honte du poème et de son auteur, mais au contraire à sa gloire ?

 

P33 : 1° Bien que de mes vertus je te croie la plus proche. (Le plus particulier bien exprimé…)

Décède aux lieux communs, tu es faite pour eux (…crée le lieu commune).

2° Rien n’est intéressant à exprimer que ce qui ne se conçoit pas bien (le plus particulier.)

Que ce qui ne se conçoit pas bien s’énonce clairement ! (A l’optatif.)

3° Le plus particulier, on le conçoit (mieux) (surtout) (seulement) à propos du monde extérieur. C’est celui-là, c’est ce plus particulier-là qui porte à la fois son évidence, son désir puissant d’expression (son exigence d’expression), et son objectivité confrontable.

 

p.37 : Si l’on peut prétendre que l’objet prenne nettement la parole (prosopopée), ce qui ferait d’ailleurs une forme rhétorique trop commode et deviendrait monotone, toutefois chaque objet doit imposer au poème une forme rhétorique particulière. Plus de sonnets, d’odes, d’épigrammes : la forme même du poème soit en quelque sorte déterminée par son sujet.

 

p.39 : Je n’ai jamais, écrivant les textes dont quelques-uns forment Le Parti Pris des Choses, je n’ai jamais fait que m’amuser, lorsque l’envie m’en prit, à écrire seulement ce qui se peut écrire sans cassement de tête, à propos des choses les plus quelconques, choisies parfaitement au hasard.

 

p.40 : Et peut-être puis-je penser qu’on admet ainsi dès l’abord qu’ils soient assez clairs pour être reconnus, pour qu’on les reconnaisse inexplicables et qu’on se borne alors à me prier de dire comment j’ai pu parvenir à produire des textes si inexplicables, si évidemment clairs, si évidents.

 

p.42 : Il faut que mon livre remplace : 1° le dictionnaire encyclopédique, 2° le dictionnaire étymologique, 3° le dictionnaire analogique (il n’existe pas), 4° le dictionnaire de rimes (de rimes intérieures, aussi bien), 5° le dictionnaire des synonymes, etc., 6° toute poésie lyrique à partir de la Nature, des objets, etc.

Du fait seul de vouloir rendre compte du contenu entier de leurs notions, je me fais tirer, par les objets, hors du vieil humanisme, hors de l’homme actuel et en avant de lui. J’ajoute à l’homme les nouvelles qualités que je nomme.

Voilà Le Parti Pris des Choses.

Le compte Tenu des Mots fait le reste… Mais la poésie ne m’intéresse pas comme telle, dans la mesure où l’on nomme actuellement poésie le magma analogique brut. Les analogies, c’est intéressant, mais moins que les différences. Il faut, à travers les analogies, saisir la qualité différentielle. Quand je dis que l’intérieur d’une noix ressemble à une praline, c’est intéressant. Mais ce qui est plus intéressant encore, c’est leur différence. Faire éprouver les analogies, c’est quelque chose. Nommer la qualité différentielle de la noix, voilà le but, le progrès.

p.51 : Que l’on considère l’œuvre d’art comme moyen de modifier, de renouveler son monde sensoriel, de lancer l’imagination dans des directions nouvelles, inexplorées.

 

p.67 : J’aimerais persuader quelques-une que rien n’est plus simple que ce que j’ai à dire. Que je ne me reproche qu’une chose, à savoir de ne l’avoir pas dit plus simplement encore.

C’est de plain-pied que je voudrais qu’on entre dans ce que j’écris. Qu’on y trouve tout simple. Qu’on y circule aisément, comme dans une révélation, soit, mais aussi simple que l’habitude, Qu’on y bénéficie du climat de l’évidence : de sa lumière, température, de son harmonie.

 

p.69 : Il faut fixer la plume au bout des doigts, et que tout ce qu’on éprouve parvienne à elle et qu’elle le formule… Voilà bien l’exercice littéraire par excellence. Toujours la plume au bout des doigts et que chaque « pensée », que chaque mouvement de l’arrière-gorge, de cervelet ( ?) se voit transcrit par les mots convenables sur le papier au moyen de la plume.

 

p.106 : Fort intéressé, je le fus, en revanche, bientôt par le spectacle inférieur : celui des eaux que nous fendions. Nous y organisions des remous, des jupons somptueux pour Thétis. Des figures dont un mathématicien maintenant, dit-on, pourrait donner les formules. Et moi non ? Eh bien, en tout cas, pas tout de suite. Cher ami, il faudra que j’y songe, pour vous en parler une autre fois. Il faudrait, n’est-ce pas, être aussi exact que le savant, à ma façon. Sinon, ce n’en vaudrait pas la peine. Suivit un océan de réflexions (ou de songeries)…

 

p.119 : D’une eau puisée non loin, cueillie tut près d’ici, c’est la quantité juste qu’on absorbe volontiers en une ou deux fois.

… Du liquide le plus répandu dans la nature, le plus commun ; inodore, incolore et sans saveur.

 

Désaltère les sobres.

Le verre : mesure de la capacité des sobres. Capacité pure, existe à peine.

 

RECIPIENT : sens assez particulier : vase d’alambic. Emploi à étudier.

RECEPTACLE : lieu où se rassemblent plusieurs choses de divers endroits. Ne convient pas.

 

… Spectacle

d’un

translucide réceptacle…

 

C’est le contraire du pot-au-noir.

 

Absorbe, sobre.

 

p.123 : Verre (dixième sens) : Vase à boire fait de verre. Rincer un verre. Amusant que ce ne soit que le dixième sens.

 

p.124 : Voilà la poésie des mots.

Comme j’aime à dire que ce qui me plaît dans la nature, c’est imagination (devant tel paysage, telles lumières, devant tel produit naturel, tel organisme, telle pierre, si je m’écrie : « C’est beau ! » C’est comme je dirais : «  Ah ! par exemple, je ne l’aurais pas trouvé tout seul ! Je n’aurais pas inventé cela ») – ainsi de la nature enfouie dans les dictionnaires : des mots, ces pierres précieuses, ces merveilleux sédiments.

 

131. : Le fait que le voyelle utilisée soit la plus muette, laplus grise, le E, fait également très adéquat. Enfin, quant à la consonne utilisée, le R, le roulement produit par son redoublement est excellent aussi, car il semble qu’il suffirait de prononcer très fort ou très inensément le mot VERRE en présence de l’objet qu’il désigne pour que, la matière de l’objet violemment secouée par les vibrations de la voix prononçant son nom, l’objet lui-même vole en éclats. (Ce qui rendrait bien compte d’une des principales propriétés du verre : sa fragilité.)

 

p.133 : Rien de capiteux, rien de captieux en elle.

Il est des bien-aimées qui désaltèrent et altèrent à la fois : ainsi du vin. Mais l’eau ne fait que désaltérer. Si l’on est altéré, elle vous désaltère, c’est-à-dire vous restitue en votre identité, votre moi.

 

p.134 : J’entre aujourd’hui dans ma cinquantième année.

Toujours aussi gamin, aussi nul.

Avec en plus quelques-unes des turpitudes, quelques-uns des ridicules de la vieillesse ; un certain sentiment de déchéance.

Une volubilité de mauvais aloi, beaucoup de complaisance à moi-même, de pusillanimité esthétique, d’acceptation (honteuse) d’un respect qui ne m’est nullement dû.

Pas l’impression du tout d’avoir progressé.

Ma situation s’est améliorée, peut-être, mais moi j’ai accompli des actes honteux, je veux dire que j’ai publié des choses faibles et prétentieuses, je me suis ridiculisé à mes propres yeux. J’ai perdu plusieurs parties.

 

p.136 : Ainsi montrerai-je peut-être comment l’esprit s’exerce à propos d’un sujet for commun et fort simple. Un peu comme certains musiciens (il en est parmi les plus grands) ont écrit des exercices : Clavecins bien Tempérés, Gradus ad Parnassum.

Si je le fais, c’est aussi pour montrer à chacun qu’il peut devenir poète, pour ouvrir à chacun les voies et moyens, les difficultés et les plaisirs de la poésie.

 

p.139 : Ah, j’en suis ravi ! On va bien voir que je ne suis pas poète. Cette fois, on ne m’ennuiera plus avec la poésie. Il faut que cela passe d’un trait, presque sans conséquence, avec l’insipidité, l’incoloration, le manque de qualités (et particulièrement de goût) voulus.

 

Si les diamants sont dits d’une belle eau

De quelle eau donc dire l’eau de mon verre ?

Belle va trop sans dire :

C’est plus que belle assurément.

Potable ?

Mais potable à presant signifie seulement un peu mieux que médiocre.

Ah ! Il y a quelque chose de pourri dans la langue française !

Mais comment en sortir ? (Va donc en sortir !…)

 

p.142 : Tout le reste du monde étant supposé connu, mais le verre d’eau ne l’étant pas, comment l’évoqueriez-vous ? Tel sera aujourd’hui mon problème.

Ou en d’autres termes :

Le verre d’eau n’existant pas, créez-le aujourd’hui en paroles sur cette page.

Ou en d’autres termes :

Tout verre d’eau ayant à jamais disparu du monde, remplacez-le : son apparence, ses bienfaits, par la page que vous écrirez aujourd’hui.

Ce qui revient à dire :

Supposez que vous vous aressiez à de hommes qui n’ont jamais connu un verre d’eau. Donnez-leur en l’idée.

Ou encore :

Vous êtes au Paradis, enchanté d’y être. Mais il y manque quelque chose dont vous vous souvenez soudain avec attendrissement : cette erreur, cette imperfection, le verre d’eau. Accomplissez ce péché de l’évoquer pur vous-même, le plus précisément possible, en paroles.

 

p.149 : Or, il s’agit de bien autre chose. Il s’agit du plaisir du verre d’eau, que nous voudrions faire connaître aux Martiens, à vous-mêmes.

*   Et qui ne dépend pas tellement, peut-être, du verre d’eau ?

*   Si, il dépend du verre d’eau.

C’est le verre d’eau, ex nihilo, toutes choses par ailleurs restant ce qu’elles sont dans leur monde, c’est notre seul verre d’eau que nous voulons faire entrevoir aux Martiens, à vous-mêmes.

 

p.158 : Ce qui peut être difficile, ce à quoi pourtant nous devons tendre, c’est à rester dans les limites du verre d’eau, à ne pas retomber dans nos errements de GALET qui ne devient galet que vers la fin de notre texte, après de longues pages sur la notion de la pierre (en général). Mais ici nous serons aidés par le fait que nous avons déjà plusieurs fois traité de l’eau (dans l’EAU du Parti Pris des Choses, dans LA SEINE), et que notre étude du VERRE D’EAU vient ensuite, et précisément à son heure.

p.159 : … D’un autre côté, depuis quelque vingt ans que j’ai composé le GALET, certes ma sensibilité a été éprouvée de plusieurs façons, et elle a pu s’affirmer, elle a pu aussi bien s’abîmer peut-être. Le choix qu je fais aujourd’hui de ce sujet est assez significatif. J’ai voulu choisir un élément aussi simple et commun et grandiose que la pierre. Je n’ai pas choisi un objet solide, mais solide pourtant en quelque façon (ou mesure) ; par son contenant, par ce qui lui donne (et me force à lui donner) sa forme, et sa masse. Liquide (par ailleurs) par son contenu, mais limpide et  plat en sa liquidité ; brillant cependant, étincelant même et permettant un ravissement d’ordre précieux. Tous les éléments de ma personnalité telle que j’ai la faiblesse de l’imaginer actuellement devraient donc pouvoir jouer ici. Reste l’activisme qui existe en moi : nous verrons que peut-être, il y a pu trouver part aussi.

 

p.165 : Noter que le verre d’eau pour la notion de l’eau correspond au galet pour la notion de la pierre. C’est la quantité (d’eau courante) à laquelle je peux faire subir l’épreuve de la prendre et retourner dans ma main ; plus encore, la dernière épreuve, qui est del’ingurgiter.

 

p.177 : 2) UN VICIEUX

 

Un écrivain qui présentait une grave déformation professionnelle percevait les mots hors leur signification, tout simplement comme des matériaux. Matériaux fort difficiles à œuvrer, tous différents, plus vivants encore que les pierres de l’architecte ou les sons du musicien, des êtres d’une espèce monstrueuse, avec un corps susceptible de plusieurs expressions opposées.

Cet écrivain nourrissait beaucoup d’illusions quant à la personnalité des mots, et s’ils s’intéressait à leur être physique et moral, se gardait soigneusement des significations.

Dans le mot SOUVENIR par exemple, il voyait bien plutôt un être particulier dont la forme était dessinée en noir sur le papier par la plume selon la courbe des lettres, le dessin grandeur nature d’un être de deux centimètres environ, pourvu d’un point sur l’i, etc. enfin tout plutôt que la signification du mot « SOUVENIR ». Pour lui il y avait parmi les mots une race de cyclopes, les monosyllabes, etc.

Enfin je pense que j’ai assez expliqué quelle était la maladie de mon confrère. Il en avait d’ailleurs parfaite conscience. Il prétendait que les poètes s’en trouvaient tous plus ou moins atteints, et les plus grands le plus gravement. Il se demandait avec une anxiété renouvelée chaque nuit si pour le poète l’élément était précisément le mot, ou la syllabe, les signes de ponctuation, enfin tout ce qui forme sur la papier une tache noire distincte ? ou bien plutôt les racines des mots, les cellules étymologiques qu’il s’agissait d’accorder au mieux dans la phrase et dans le poème.

Quelquefois par l’effet de la même maladie, il considérait ces matériaux eux-mêmes comme sujets d’inspiration au même titre qu’une nature morte peut (ou un paysage) l’être pour un peintre.

3)                      3)                      DU LOGOSCOPE

 

Souvenir

 

« Dans ce sac grossier, je soupçonne

une forme repliée, S V N R.

On a dû plusieurs fois modifier

l’attitude de ce mort.

Par-ci par-là on a mis des pierres,

O U E I.

Cela ne pouvait tomber mieux,

Au fond. »

 

                                      Voici qui l’a tué … »

 

p.193 Mais il se trouve que certains hommes sont capables – Dieu sait pourquoi – de produire – Dieu sait comment – des objets tels qu’ils puissent être choisis par toi pour que leur contemplation ou leur étude occupent profondément ton loisir, le satisfassent, lui suffisent et ne t’engagent en rien d’autre.

 

p.194 : Un tel objet est une œuvre d’art. Celui qui l’a produite est une artiste. Et il semble que de tels objets, comme aussi l’intérêt ou l’amour qu’ils inspirent, ne se rencontrent que chez les hommes.

 

P.199 : Supposons en effet que l’homme, las d’être considéré comme un esprit (à convaincre) ou comme un cœur (à troubler), se conçoive un beau jour ce qu’il est : quelque chose après tout ce plus matériel et de plus opaque, de plus complexe, de plus dense, de mieux lié au monde et de plus lourd à déplacer (de plus difficile à mobiliser) ; enfin non plus tellement le lieu où Idées et Sentiments prennent naissance, que celui – beaucoup moins aisément (serait-ce par lui-même) violable – où les sentiments se confondent et où se détruisent les idées… Il n’en faudrait pas plus pour que tout change, et que la réconciliation de l’homme avec le monde naisse de cette nouvelle prétention.

Du même coup s’expliquerait le pouvoir depuis toujours sur l’homme de l’œuvre d’art, et son amour éternel pour l’artiste : l’œuvre d’art étant l’objet d’origine humaine où se détruisent les idées ; l’artiste, l’homme lui-même en tant qu’il a fait la preuve (par œuvre) de son antériorité et postériorité aux idées

La fonction de l’artiste est ainsi fort claire : il doit ouvrir un atelier, et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. Non pour autant qu’il se tienne pour un mage. Seulement un horloger. Réparateur attentif du homard ou du citron, de la cruche ou du compotier, tel est bien l’artiste moderne. Irremplaçable dans sa fonction. Son rôle est modeste, on le voit. Mais l’on ne saurait s’en passer.

D’où lui en vient cependant le pouvoir, et quelles sont les conditions nécessaires à son exercice ? Eh bien ! il lui vient sans doute d’abord d’une sensibilité au fonctionnement du monde et d’un violent besoin d’y rester intégré, mais ensuite – et cette condition est sine qua non – d’une aptitude particulière à manier lui-même une matière déterminée. Car l’œuvre d’art prend toute sa différence avec les objets naturels. D’où lui vient cette ressemblance ? De ce qu’elle est faite aussi d’une matière. Mais sa différence ? – D’une matière expressive, qu’est-ce à dire ? Qu’elle allume l’intelligence (mais elle doit l’éteindre aussitôt). Mais quels sont les matériaux expressifs ? Ceux qui signifient déjà quelque chose ; les langages. Il s’agit de faire qu’ils ne signifient plus tellement qu’ils ne FONCTIONNENT.

Ainsi, pour prendre un exemple dans les Belles-Lettres, la non-signification du monde peut bien désespérer ceux qui, croyant ( paradoxalement) encore aux idées, s’obligent à en déduire une philosophie ou une morale. Elle ne saurait désespérer les poètes, car eux ne travaillent pas à partir d’idées, mais disons grossièrement de mots. Dès lors, nulles conséquences. Sinon quelque réconciliation profonde : création et récréation. C’est que pour eux enfin, qu’il signifie ou non quelque chose, le monde fonctionne. Et voilà bien après tout ce qu’on leur demande (aux œuvres comme au monde) : la vie.

 

p.203 : Nous savons enfin, depuis peu, et voilà ce qui est essentiellement MODERNE, comment naissent, vivent et meurent les civilisations. Nous savons qu’après une période de découverte des nouvelles valeurs (toujours prises directement au cosmos, mais de façon magnifiante, non réaliste) vient leur élaboration, élucidation, dogmatisation, raffinement ; nous savons surtout, parce que nous vivons cela en Europe depuis la Réforme, qu’aussitôt les valeurs dogmatisées naissent les schismes, d’où tôt ou tard catastrophe suit.

 

p.204 : Dans ces conditions on aura compris sans doute quelle est selon moi la fonction de la poésie. C’est de nourrir l’esprit de l’homme en l’abouchant au cosmos. Il suffit d’abaisser notre prétention à dominer la nature et d’élever notre prétention à en faire physiquement partie, pour que la réconciliation ait le lieu. Quand l’homme sera fier d’être non seulement le lieu où s’élaborent les idées et les sentiments, mais aussi bien le nœud où ils se détruisent et se confondent, il sera prêt alors d’être sauvé. L’espoir est donc dans une poésie par laquelle le monde envahisse à ce point l’esprit de l’homme qu’il en perde à peu près la parole, puis réinvente un jargon. Les poètes n’ont aucunement à s’occuper de leurs relations humaines, mais à s’enfoncer dans le trente-sixième dessous. La société, d’ailleurs, se charge bien de les y mettre, et l’amour des choses les y maintient ; ils sont les ambassadeurs du monde muet. Comme tels, ils balbutient, ils murmurent, ils s’enfoncent dans la nuit du logos, - jusqu’à ce qu’enfin ils se retrouvent au niveau de RACINES, ou se confondent les choses et les formulations.

Voilà pourquoi, malgré qu’on en ait, la poésie a beaucoup plus d’importance qu’aucun autre art, qu’aucune autre science. Voilà aussi pourquoi la véritable poésie n’a rien à voir avec ce qu’on trouve actuellement dans les collections poétiques. Elle est ce qui ne se donne pas pour poésie. Elle est dans les brouillons acharnés de quelques maniaques de la nouvelle étreinte.

 

p.206 : Nous ne voulons pas dire ce que nous pensons, qui n’a probablement aucun intérêt (on le voit ici). Nous voulons être DERANGES dans nos pensées. (L’ai-je assez dit ? Je le répète.

Le monde muet est notre seule patrie. Nous en pratiquons la ressource selon l’exigence du temps.

 

p.213 : Cette société, nous commençons à la connaître. Parvenus à un certain niveau, tous les esprits se posent les mêmes questions et « travaillent » de la même façon. Ainsi, dans les début du XVIIIe siècle, trouverait-on les mêmes problèmes (méthodologiques) chez Newton, Leibniz, Rameau, Locke, Montesquieu.

 

p.214 : Ainsi peut-être, s’agissant de Rameau, par exemple, aurais-je dû préparer, pour le plaquer ici en tête, un accord péremptoire – mais délicat – un peu dissonant – frissonnant – mais énergique – afin de prouver à l’évidence que J. – Ph. Rameau est l’artiste au monde qui m’intéresse le plus profondément.

Je n’en finirais plus, en effet, si je voulais marquer point par point les éléments (de profonde similitude) qui font de lui, à bien vouloir m’en croire, mon parent : par exemple la table rase, le recours à l’harmonie naturelle, la pratique de la modulation enharmonique, le goût de la sympathie des tons, celui de la connaissance distincte, mais l’enchère constante à la raison… Certes, le susdit accord aurait été mieux sonnant.

Mais quoi ! L’actualité nous en presse : venons-en à lui cursivement.

 

p.216 : Il est sensible, en tout cas, qu’au moment où apparaît Rameau, le schisme (rendu définitif dans la société française par la révocation de l’Edit de Nantes) a commencé de produire son effet.

Il y a gain de nouvelle valeurs (les Sauvages, ces figures noires…) en même temps que la mythologie hellénistique est en perte de vitesse (cela est très apparent dans les Indes Galantes).

On sait ce que, de l’Opéra, alors que la Tragédie déjà marchait vers lui, pensait la Sorbonne de 1693 (c’est-à-dire de la Maintenon), - et Bossuet ou Boileau : « lieux communs de la morale lubrique ».

On allait – à travers Rameau et sa merveilleuse rigueur dans la sensualité harmonique – vers Fragonard, vers Sade, vers ce Mariage de Figaro où, dès la première scène, grâce au travesti de Chérubin, l’on se trouve porté en pleine saison paroxystique du libertin et du libertaire à la fois.

Pourtant Rameau est plus grandiose et plus sûr. Il est nombreux, mais laconique. Fastueux, mais énergique. Profane, mais oraculaire, sibyllin. Aussi hardi que composé. Vraiment taillé en diamant.

 

p.217 : Peut-être avons-nous une pierre à la place du cœur ? Il nous semble que, nous ouvrirait-on la poitrine, on y trouverait quelque chose comme la musique de Rameau. Qu’on s’avise pourtant de nous en plaindre, comme de je ne sais quelle affection, nous en tirerions aussitôt une formule meilleure encore : oui, c’est bien, en effet, une sorte de calcul du cœur.

 

p.219 : On n’en finirait pas, à détailler les vertus de Rameau. D’où lui viennent-elles, surtout ? De ce qu’il vit enfermé dans son langage. Or, qu’est-ce qu’un langage, sinon un univers, mais fini. Comme il est aussi très sensible à la nature – elle, un univers infini – cela l’amène d’une part à adopter une théorie matérialisant la nature ( afin d’en faire un univers fini), d’autre part à articuler vers l’infini son langage, afin de rapprocher autant que possible ces deux mondes. Voilà l’origine de ses vertus : rigueur et variété, et de son expression infaillible. Le coup de génie de Rameau est d’avoir considéré chaque instrument et la voix même, de s’être donc considéré lui-même, comme partie de la nature, d’avoir dès lors pratiqué la modulation des sentiments en imitant la modulation des harmonies naturels. Epousant sans vergogne leur audace, ce lui permit d’articuler l’harmonie. (Mais toujours à partir d’une basse fondamentale.)

 

p.222 : Pratiquement, les notions de littérature et de typographie à présent se recouvrent (non du tout, évidemment, que toute typographie soit littérature : mais l’inverse, oui, c’est très sûr).

Nous travaillons à partir de cela, beaucoup plus que nous n’en avons conscience.

S’il est vrai, comme je le pense, qu’il n’y ait œuvre valable que l’auteur ne soit doué d’une égale sensibilité à ce dont il parle et au moyen d’expression qu’il emplie ( et par exemple, quant à l’écrivain, au monde verbal, ressenti et traité comme émouvant par lui-même), je crois aussi que dans notre sensibilité actuelle entrent de plus en plus en composition – avec les qualités sonores – celles qui tiennent à l’apparence ou à la figure des mots.

 

p.223 : Il s’agit de mots usinés, redressés (par rapport au manuscrit), nettoyés, fringués, mis en rang et que je ne signerai qu’après être minutieusement passé entre leurs lignes, comme un colonel.

 

p.223 : Ainsi, je travaille actuellement à deux ou trois écrits, dont l’un par exemple sur l’abricot. Eh bien, là, certainement, si j’ai voix au chapitre, je m’arrangerai pour que l’a du caractère choisi ressemble autant que possible à mon fruit. Et certes, vous ne vous en apercevrez qu’à peine. Mais cela y sera, tant soit peu.

 

p.226 : Dans ustensile, il faut reconnaître aussi une parfaite convenance au caractère de l’objet, qui se pend au mur de la cuisine, et qui, lorsqu’on l’y pend, s’y balance un instant, y oscille, en produisant contre le mur un bruit assez grêle (celui des objets en métal mince. L’ustensile est souvent en fer-blanc, ou en aluminium).

C’est un objet modeste, léger, nettement spécialisé dans son utilité, assez peu brillant, un peu clinquant toutefois, de petite envergure et qui se tien en mains sans leur peser beaucoup.

Il est d’ailleurs entendu qu’il ne présente rigoureusement aucun intérêt en dehors de son utilité précise.

S’il pouvait être en papier, il le serait : de fait , il est en feuille de métal.

Paysage des ustensiles : la cuisine, où ils sont pendus un peu comme ex-voto.

 

p.229 : Mais voici qu’un ami lit ce texte : et quelle n’est pas ma surprise ! Il traite ces mêmes expressions, que j’avais, moi, ou rejetées, il traite ces déblais, ces gravats comme des choses valables, comportant leur charme, leur perfection, parfois presque comme des bijoux. Dans le meilleur des cas il les palpe, dorlote, les savoure, enfin ces déblais lui paraissent (et ne sont-ils pas en effet ?) l’œuvre elle-même qui à lui, paraît non une chambre vide, mais une construction fort heureusement agencée, édifiée pierre à pierre, non seulement avec sagacité, mais même avec précision, et même avec bonheur. Oui, telle expression qui m’avait paru une approximation insuffisante, enrageante d’insuffisance, lui paraît à lui un bonheur d’expression et c’est ainsi, c’est sur ce ton-là qu’il la profère.

 

p. 231 : Autre chose, qui me paraît essentielle, que j’aimerais dire. Vous savez que ce qui me porte ou me pousse, m’oblige à écrire, c’est l’émotion que procure le mutisme des choses qui nous entourent. Peut-être s’agit-il d’une sorte de pitié, de sollicitude, enfin j’ai le sentiment d’instances muettes de la part des choses, qui solliciteraient de nous qu’enfin l’on s’occupe d’elle et les parle…

 

p. 231 : Ainsi en un sens pourrait-on dire que la nature entière, y compris les hommes, est une écriture, mais une écriture d’un certain genre, une écriture non significative, parce qu’elle ne se réfère à aucun système de signification, du fait qu’il s’agit d’un univers infini, à proprement parler immense, sans limites.

 

p. 232 : Eh bien, c’est que leur langage : la parole, est fait de sons significatifs, et qu’on leur a dès longtemps trouvé une notation, laquelle est l’écriture. Si bien qu’il s’agit là d’objets très particuliers, particulièrement émouvants : puisque à chaque syllabe correspond un son, celui qui sort de la bouche ou de la gorge des hommes pour exprimer leurs sentiments intimes – et non seulement pour nommer les objets extérieurs… etc.… .

… Si bien qu’il suffit peut-être de nommer quoi que ce soit – d’une certaine manière – pour exprimer tout de l’homme… .

 

p. 247 : J’ai perdu mon père, il y a de cela très longtemps. Et ce n’est pas parce qu’il y a très longtemps que cela m’a fait beaucoup de peine. Je ne pouvais plus, ensuite, supporter une photographie. Voilà qui est probablement fort commun. Ce n’était pas tant que ces photographies me parussent émouvantes, me troublassent exagérément, non : c’était parce que cela ne me paraissait correspondre à rien de réel. A ce propos, il me semble qu’il ne serait pas mal de continuer à photographier après la mort, de photographier le cadavre proprement dit, de photographier la suite. Ce n’est pas très drôle, il y a un mauvais moment, comme une sale maladie, le moment de la décomposition, mais après ce la il y a un petit long moment, pendant lequel les vers se chargent de nettoyer tout très bien, et ensuite, cette image : quand les os sont dans la boîte, bien propres, bien nettoyés, bien rangés, il n me semble pas que cela soit un image intolérable. Pour moi je la juge beaucoup plus rassurante pour l’esprit de celui qui la regarde, qu’une ancienne photographie. Cela, c’est vrai, et n’est pas intolérable.

 

p.249 : Généralement, vous dirais-je, quand j’ai un ami, il a lu Le Parti Pris des Choses. Je ne dis pas que ce soit nécessaire, non, peut-être quelque personnes dans cette salle se trouvent-elles dans ce cas, j’allais dire dans cet état, mais enfin je ne peux pas dire que ce soit nécessaire, parce qu’il s’agit de choses très simples, parce qu’on peut prendre le parti des choses à chaque instant, parce que je puis vous plonger dans les parti pris ces choses d’un instant à l’autre, par l’ouverture d’une certaine trappe. Vous allez voir. A l’instant même !…

 

p. 250 : Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, d’invoquer, en même temps que je vous invoque, toute les choses présentes dans cette salle, ces choses à qui une fois de plus nous avons ôté leur silence, ces choses que nous traitons, que nous avons traitées jusqu’à présent avec la désinvolture et la brutalité coutumières à cette espèce de sauvages à leur égard, que nous sommes.

Je ne sais pas si je me fais bien comprendre ; je parle de ces murs, des lattes de ce parquet, je parle des clefs que vous avez dans vos poches, de tous ces objets qui nous ont accompagnés, ou qui nous ont attendus ici, et qui sont ici avec nous, et qui doivent par force se taire – peut-être à contre cœur – et dont nous ne tenons compte jamais, vous le savez, jamais.

 

p. 251 Ou peut-être en leur honneur à vous faire observer une minute de silence, comme on fait beaucoup maintenant. En l’honneur, justement, du silence auquel elles sont condamnées, peut-être à contre cœur, et pour écouter leurs muettes expressions, pour savoir d’elles si elles nous admettent, si elles nous tolèrent sans trop de rancœur ni de dégoût.

 

p.276 Mais ce que veux dire, c’est que ce sentiment de la présence des choses, cette sensibilité au monde muet, moi je croyais, quand j’étais enfant, que tout le monde l’avait, avait cette sensibilité, et je trouvais, dans certains textes de certains poètes français ou étrangers, cette sensibilité. Dans tus les grands poètes il y a par-ci, par-là, des indications de la sensibilité aux choses, bien sûr, mais c’est toujours noyé dans un flot humain, lyrique, où on vous dit : « Les choses, on y est sensible, mais comme moyen de se parler d’homme à homme. » On vous dit : « Vous avez le cœur dur comme une pierre. » Or les pierres, c’est autre chose, elles ont peut-être le cœur dur, mais aussi d’autres qualités.

 

p.277 : Vous me direz : « votre attitude envers les choses est mystique ». Non, c’est un sentiment que rien n’a été dit proprement, honnêtement, en ne faisant pas la chose totale, on ne peut pas dénombrer toutes les qualités, ce n’est pas possible, il faudrait… Et c’est pour ça que je reste des années sur un objet, parce que je me dis : « Ah, il y a encore ça, ah, et puis j’ai dit qu’il était comme ça, il va protester, il dira : non, je suis encore autre chose. »

Alors, ça, c’est une attitude qui est une des attitudes de « Parti Pris des Choses ». Cette sensibilité aux choses comme telles, si vous voulez. Dans notre poète La Fontaine il y a tous les animaux, beaucoup d’animaux. Mais au lieu de faire « le lion devenu vieux », « le lion malade », « le lion et la cigogne », etc., je voudrais faire « le cheval » ou « le lion ». Mon cheval n’est pas suffisant non plus, parce qu’au lieu de dire quelques qualités je veux dire celles qui ne sont pas encore dites, celles qui sont…, il faudrait dire tout.

 

p.280 : La musique, c’est très bien, c’est très important, moi-même j’ai beaucoup aimé la musique et j’en ai beaucoup fait, et, quand j’étais jeune, c’était avec vos musiciens que j’ai connu mes premières émotions esthétiques. Il s’agit là de sons, mais ce ne sont pas des sons significatifs. Les musiciens me diront : « Pardon, ils sont significatifs. » Mais je m’excuse. Le moyen de communication naturel de l’homme, malgré tout ce sont plutôt les mots. On a commencé peut-être par siffler, par appeler ou répondre en chantant ou en sifflant. Très bien pour les oiseaux. Les hommes parlent. C’est un fait. Il faut être positif, non ? Les hommes sont des animaux à paroles.

 

p.281 : Supposez que chaque peintre, le plus délicat, Matisse par exemple… pour faire ses tableaux, n’ait eu qu’un grand pot de rouge, un grand pot de jaune, un grand pot de, etc.…, ce même pot où tous les peintres depuis l’Antiquité (français mettons, si vous voulez) et non seulement tous les peintres, mais toutes les concierges, tous les employés de chantiers, tous les paysans ont trempé leur pinceau et puis ont peint avec cela. Ils ont remué le pinceau, et voilà Matisse qui vient et prend ce bleu, prend ce rouge, salis depuis, mettons, sept siècles pour le français. Il lui faut donner l’impression de couleurs pures. Ce serait tout de même une chose assez difficile ! C’est un peu comme ça que nous avons à travailler. Quand je dis que nous devons utiliser ce monde des mots, pour exprimer notre sensibilité au monde extérieur, je pense, je ne sais pas si j’i tort, et c’est en ça je crois que je ne suis pas mystique, en tut cas je pense que ses deux mondes sont étanches, c’est-à-dire sans passage de l’un à l’autre. On ne peut pas passer. Il y a le monde des objets et des hommes, qui pour la plupart, eux aussi, sont muets. Parce qu’ils remuent le vieux pot, mais ils ne disent rien. Ils ne disent que les lieux communs. Il y a donc d’une part ce monde extérieur, d’autre part le monde du langage, qui est un monde entièrement distinct, entièrement distinct, sauf qu’il y a le dictionnaire, qui fait partie, qui fait partie du monde extérieur, naturellement. Mais les objets de ce genre sont d’un monde étrange, distinct du monde extérieur. On ne peut pas passer de l’un à l’autre. Il faut que les compositions que vous ne pouvez faire qu’à l’aide de ces sons significatifs, de ces mots, de ces verbes, soient arrangées de telle façon qu’elles imitent la vie des objets du monde extérieur. Imitent, c’est-à-dire qu’elles aient au moins une complexité et une présence égales. Une épaisseur égale. Vous comprenez ce que je veux dire. On ne peut pas entièrement, on ne peut rien faire passer d’un monde à l’autre, mais il faut, pur qu’un texte, quel qu’il soit, puisse avoir la prétention de rendre compte d’un objet du monde extérieur, il faut au moins qu’il atteigne, lui, à la réalité dans son propre monde, dans le monde des textes, qu’il ait une réalité dans le monde des textes, qu’il y prenne une valeur de personne, vous comprenez, nous employons ce mot seulement pour les hommes, mais vous comprenez ce que je veux dire. C’est-à-dire qu’il existe dans le monde des textes, qu’il y prenne une valeur de personne, vous comprenez, nous employons ce mot seulement pour les hommes , mais vous comprenez ce que veux dire. C’est-à-dire que ça soit un complexe de qualités aussi existant que celui que l’objet présente. Il me paraît très important que les artistes se rendent compte de cela. S’ils croient qu’ils peuvent passer très facilement d’un monde à l’autre, alors c’est ç à  ce moment-là qu’ils disent : « Ah, j’aime les chevaux ! Ah que je voudrais entrer dans la pomme ! » et tout ça. Il n’est pas question de ça. Il est question d’en faire un texte, qui ressemble à une pomme, c’est-à-dire qui aura autant de réalité qu’une pomme. Mais dans son genre. C’est un texte fait avec des mots. Et ce n’est pas parc que je dirai « j’aime la pomme », que je rendrai compte de la pomme. J’en aurai beaucoup plus rendu compte, si j’a fait un texte qui ait une réalité dans le monde des textes, un peu égale à celle de la pomme dans le monde des objets.

 

p.286 : Je crois que vous êtes un auditoire assez jeune pour que je n’aie pas à expliquer que, si nous avons pour la plupart des poètes actuels, sauf quelques « révolutionnaires » comme Aragon, abandonné les formes anciennes de la prosodie, les règles de l’alexandrin, de la rime et tout cela, ce n’est pas par faiblesse, ce n’est pas parce que nous ne voulons plus de règles. C’est fini l’histoire du vers libre. Nous avons des impératifs beaucoup plus graves, beaucoup plus sérieux, nous sommes commandés par quelque chose qui n’est pas édicté, qui n’est pas une loi ou des règles, mais qui comporte des impératifs beaucoup plus graves. Je ne sais pas, je crois que je ne retrouverai pas facilement une manière adéquate de vous en parler, mais il y a quelques vers de Baudelaire où il ne pense peut-être pas dire ça, mais où il le dit, admirablement :

 

Ange ou sirène, qu’importe…

Qu’importe si  tu rends, - fée aux yeux de velours –

Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine !

L’univers moins hideux et les instants moins lourds.

 

p.287 : Il y a des artistes qui se classent dans la qualité pour cette, comment dirai-je, intransigeance quant à leur goût. Si un mot leur vient qui est assez bien, mais ce n’est pas tout à fait ça ce qu’ils veulent dire, ils ne le laisseront pas. Les moins bons artistes auront des mots assez bien, ils les laisseront, parce que c’est assez bien